Jean-François Mauger

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Vive l'horreur dans nos médias

Publication: 19/07/2012 11:13

Diffusion dans un journal télévisé de l'intégralité de l'exécution d'une femme à une heure de grande écoute; diffusion dans un magazine télévisuel de la voix d'un tueur en série quelques minutes avant son exécution par la police, toujours à une heure de grande écoute; publication de la photographie d'une adolescente psychologiquement perturbée qui témoigne de son « affection » pour un tueur sanguinaire en première page d'un journal Web. En l'espace de trois jours, j'ai vu et entendu tout cela!

Certains diront qu'il n'y a là rien d'exceptionnel, que de telles images circulent déjà dans les médias dits de « seconde zone », dans les tabloïds qui se nourrissent de la violence quotidienne de ce monde pour satisfaire un public toujours plus avide de sensations fortes, de sang frais. Sauf que cette fois-ci, il s'agit de médias professionnels auxquels nous accordons une certaine légitimité, car ils traitent l'information, l'analysent, l'objectivent selon des règles et des principes établis sur des valeurs humanistes, selon nos lois, pour le bien commun, en théorie...

Jamais de telles informations n'avaient été portées à mon attention de cette manière dans ces médias traditionnels. Alors, dérives journalistiques préjudiciables pour la population ou évolution normale de l'information?

Voici trois supports d'information dans trois médias francophones qui semblent négliger tour à tour trois dimensions du travail journalistique (le public, les victimes et la personne qui témoigne) :

Vidéo de l'exécution d'une femme par les talibans en Afghanistan (France, le Grand journal de Canal +, le 9 juillet 2012 à 20h)

À l'écran, une centaine de talibans armés jusqu'aux dents, tous des hommes évidemment, et une femme voilée assise de dos. Sans procès, le chef religieux déclare cette femme coupable d'adultère et un jeune homme s'avance en pointant son arme vers elle. Le bras du chef se tend vers le ciel et, sous nos yeux, c'est plus d'une dizaine de coups de feu qui est tirée, déformant le corps de cette femme jusqu'à ce qu'elle s'écroule au sol, inerte. Les hurlements des hommes s'élèvent, exprimant pleinement la satisfaction d'une telle application de la justice divine sur terre...

Cette vidéo, qui est d'une extrême cruauté, circule depuis plus d'une semaine sur YouTube, et en cherchant un peu, nous pouvons trouver une quantité impressionnante de vidéos similaires. Que certains se plaisent à regarder cela sur les médias sociaux est une chose, mais c'en est une autre que de livrer ce spectacle dans son intégralité, sans aucun filtre (coupure, carré noir, etc.), à des spectateurs de tous âges à une heure de grande écoute dans un journal télévisé très populaire. Outre le fait que ce genre d'images n'est absolument pas approprié pour un jeune public ou pour des personnes sensibles, manquons-nous à ce point d'imagination que la rédaction de ce journal a jugé nécessaire de tout montrer? Sommes-nous à ce point indifférent à la vie d'autrui ou à ce genre d'images violentes qu'il nous faille atteindre cette intensité dans l'horreur pour intégrer parfaitement cette information?

Diffusion de la voix de Mohamed Merah, tueur en série (France, magazine d'actualité 7 à 8 sur TF1, le 8 juillet 2012 à 19h)

Sur fond d'images d'intervention policière, la voix du tueur en série Mohamed Merah est diffusée en guise de trame sonore. Ce dernier explique avec ferveur à quel point il n'a pas peur de la mort et décrit son implication dans le réseau terroriste Al-Qaïda.

Cela fait plusieurs mois que ces tueries ont eu lieu et qu'on nous a plus qu'abondement diffusé les vidéos de l'intervention policière, les photos et les vidéos personnelles du tueur. Les propos qui ont précédé sa mort, démontrant son allégeance à Al-Qaïda, ont déjà été retranscrits dans le journal Le monde. La seule « originalité », le seul supplément qui a été apporté par les journalistes de ce magazine d'actualité, c'est la voix du tueur peu avant son exécution! Nous pouvons imaginer aisément l'immense douleur des familles lorsqu'elles ont entendu la voix de celui qui a tué de sang-froid leurs enfants. Mais au-delà de ce peu d'empathie de la part des journalistes, notre mémoire est-elle devenue à ce point déficiente que ces journalistes ont jugé nécessaire d'ajouter la voix du tueur en série à l'information principale afin de mieux l'enregistrer? Était-ce vraiment indispensable de faire vibrer notre humanité jusqu'à la dernière corde?

Photographie d'une jeune adulte psychologiquement perturbée, « fan » de Magnotta (Québec, Huffington Post, le 7 juillet 2012)

Destiney St-Denis a accepté (sur demande?) que le journal publie son nom et sa photo pour accompagner ses propos. S'il est certainement instructif d'analyser et de comprendre les raisons qui poussent un individu à ce genre de fanatisme, était-il pertinent d'exposer à ce point l'identité de cette adolescente décrite tout au long de l'article comme étant perturbée psychologiquement et qui souffre, dit-on, d'un manque criant d'attention?

Si, comme il est écrit, Magnotta « n'a jamais réussi à percer le brouillard médiatique » avant les atrocités qu'il a commises, sa « fan », elle, est parvenue à le franchir grâce à cette tribune complète qui lui a été offerte sur un plateau et qui devrait lui valoir de nombreux amis dans certains milieux nauséabonds!...
Nous pouvons également lire que Destiney s'est fâchée avec ses parents suite à son affection particulière pour Magnotta. Certes, le journaliste n'est pas un thérapeute, mais quelle va être la réaction des parents lorsqu'ils vont voir leur fille ainsi affichée? Quelle vont être les réactions de la famille, des voisins, des amis ou du propriétaire de la jeune fille? A-t-on même songé à sa sécurité?
Si nous sommes capables de comprendre cette fascination pour l'horreur qu'ont certains individus, comment expliquer la vulgarisation de ces monstruosités de la part de nos médias traditionnels, de journalistes dits professionnels, lorsque nous savons que ce type d'information peut créer lui-même cette fascination?

Nous sommes à l'heure du « tout est filmé, tout est enregistré », de la divulgation et du transfert rapide de l'information. Pour leur défense, ces institutions médiatiques invoquent la concurrence avec les médias sociaux et la désaffection d'une partie de leur clientèle qui cherche cette information brute, sensationnaliste, sanglante, froide. Ainsi, pour ne pas voir fondre leurs profits, ils rivalisent avec brio avec ces derniers.

Est-ce s'adapter au monde moderne que d'étaler de cette manière, avec aussi peu d'empathie pour une partie de la population, pour les victimes de ces atrocités ou pour les témoins, la cruauté individuelle ou collective? Enfin, quelle est la pertinence d'un tel martelage médiatique de la même information morbide? Magnotta est en prison, Merah est mort... C'est sûr, les talibans, quant à eux, continuent d'exercer leur profession de foi...

Tout ceci n'est qu'un questionnement, mais une chose demeure certaine : certains de nos médias professionnels sont entrés dans une nouvelle ère!

 
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