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Légitimer les inégalités?

22/03/2015 08:23 EDT | Actualisé 22/05/2015 05:12 EDT

À la mi-janvier, l'organisme non gouvernemental Oxfam publiait un rapport mettant en lumière une réalité pour le moins troublante. En effet, si la tendance se maintient, les 1% les plus riches de la planète posséderont davantage que les 99% restant d'ici la prochaine année. Dans un contexte où de telles inégalités socioéconomiques sont à la fois connues et insoutenables, il est intéressant de se poser la question suivante : pourquoi de telles iniquités ne suscitent-elles pas davantage l'attention des peuples à travers le monde? Pour tenter d'y répondre, j'emprunterai quelques notions et concepts à l'illustre sociologue britannique T. H. Marshall.

L'égalité civile

La notion de citoyenneté a beaucoup évolué avec le temps. Il fut un temps où les rois ou les empereurs avaient un droit de vie et de mort sur leurs sujets.

Heureusement, ce n'est plus le cas aujourd'hui. De nombreuses chartes virent le jour tout au long de l'histoire avec comme but de limiter le pouvoir du Roi et de le rendre moins arbitraire (ou plus prévisible, c'est selon) ; les plus connues sont sans doute la Magna Carta (Angleterre, 1215) et l'Habeas Corpus (Grande-Bretagne, 1679). Bien entendu, ces deux textes figurent parmi les fondements de l'«État de droit» de type occidental, système dans lequel nous évoluons et où le droit et les lois font pratiquement foi de tout.

Dans un État de droit, tous sont égaux devant la loi. On peut donc dire que chaque citoyen y jouit d'une égalité civile ou juridique, peu importe sa fortune ou la famille, dont il provient. Ainsi, par un processus historique long et fastidieux, l'humanité a été en mesure de mettre fin à un premier type d'inégalité, soit les inégalités civiles.

L'égalité politique

Il fut aussi un temps où la politique était l'affaire d'un seul ou de quelques-uns. Bien entendu, c'est en Grèce, plus précisément à Athènes qu'eurent lieu les premiers balbutiements de la démocratie. Mais, à l'époque, étaient citoyens seulement les hommes propriétaires, âgés de vingt et un ans ou plus (comme vous vous en doutez, il n'y a qu'un faible pourcentage de la population qui correspondait à ces trois critères). Ainsi, pendant longtemps, les notions de propriété et de citoyenneté furent intimement liées, ce qui limitait grandement l'étendue du corps politique (ou des votants).

Cependant, les hommes ne possédant rien (ou qui n'étaient pas propriétaires) finirent par conquérir le droit de vote, et puis ce fût le tour des femmes peu de temps après. En vertu du principe de suffrage universel, le pouvoir politique devenait désormais isonomique ; il n'était plus l'affaire d'un seul, mais bien de tous, et ce dernier se trouvait à égale distance de chacun d'entre nous (théoriquement). Nous sommes donc tous égaux vis-à-vis le pouvoir politique, puisque nous sommes tous dotés d'un droit de vote qui vaut la même chose, que l'on soit multimilliardaire ou endetté jusqu'au coup. De cette manière, nous sommes parvenus à éliminer un deuxième type d'inégalités, soient les inégalités politiques.

À quand l'égalité socioéconomique?

Mais qu'en est-il des inégalités socioéconomiques, les mêmes que dénonce Oxfam dans son rapport paru en janvier? De nos jours, ce sont elles qui pèsent sur la grande majorité des contribuables. Ce sont elles qui pourrissent l'existence de millions de personnes à travers le monde, limitant grandement leur épanouissement et leur quête d'émancipation. L'humanité n'a jamais créé davantage de richesses qu'aujourd'hui. Mais, il n'y a jamais eu autant de pauvres et d'indigents à l'échelle planétaire qu'aujourd'hui. Plutôt paradoxal, non?

Bien entendu, de telles iniquités dérangent, mais personne ne semble s'en indigner outre mesure. Il ne faut cependant pas être dupe : l'égalité de droit et l'égalité politique ne sont pas suffisantes pour assurer le bien-être de tous dans la réalité du XXIe siècle. Chaque personne doit indéniablement avoir accès à un minimum de ressources (qu'elles soient financières ou d'une autre nature) pour aspirer à la mobilité sociale.

D'où la pertinence de redistribuer les richesses et de répondre aux lacunes engendrées par le système. Pour ce faire, l'État s'avère être l'acteur désigné. Par le biais d'impôts et de différents programmes sociaux, il est en mesure de redistribuer les richesses et de diminuer l'écart grandissant entre les riches et les pauvres. En somme, cette conception fait partie intégrante du fameux « modèle québécois ».

Mais, en ces temps austères où «rigueur budgétaire» et «assainissement des finances publiques» sont à l'ordre du jour (et plus largement depuis la révolution néolibérale des années 1980), le travail de redistribution de l'État se trouve drôlement entravé. De cette manière, les inégalités socioéconomiques continuent de prendre de l'ampleur. C'est dans des moments pareils que l'on peut constater que l'égalité de droit et l'égalité politique ne sont que des remèdes temporaires, des prétextes pour légitimer les inégalités socioéconomiques et les rendre acceptables à nos yeux.

Il ne s'agit pas ici de sombrer dans la rêverie en voulant uniformiser les avoirs de tous, mais plutôt de favoriser la redistribution des richesses (par l'État) et l'égalité des chances (au niveau social). Pour ce faire, nous pourrions commencer par récupérer ce qui nous revient dans les différents paradis fiscaux de la planète (en vertu de différents scandales financiers comme celui de la HSBC Private Bank) au lieu de continuer à piger dans les poches des contribuables et des moins bien nantis. Nous pourrions également taxer davantage les gains en capitaux et la spéculation financière, puisque cela nous permettrait d'inverser cette triste tendance. Mais, en entretenant ainsi les inégalités socioéconomiques, le gouvernement québécois (qui n'est pas le seul au monde à recourir à l'austérité économique) continue de creuser l'immense gouffre qui sépare les riches et les pauvres. N'est-ce pas déplorable?

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