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La révolution qui n'aurait pas eu lieu

17/08/2013 12:46 EDT | Actualisé 26/01/2014 05:58 EST

Ce billet a aussi été publié sur Libres Échanges, le blogue des économistes québécois.

Une bonne partie de la population québécoise tire une grande fierté de la Révolution tranquille des années 1960. Or, dans un livre récent [1] un historien économiste, Vincent Geloso, avance que, en réalité, cette révolution n'a pas eu lieu.

Un siècle quasi complet de médiocrité économique

Tableaux et graphiques à l'appui, Geloso affirme que les progrès économiques et sociaux attribués à la Révolution tranquille avaient commencé entre 1945 et 1960. Le Québec a alors progressé plus vite que les sociétés voisines ce qui lui a permis de combler une bonne partie de l'écart qui les en séparait et qui s'était creusé entre 1900 et 1945. D'où la notion de «grand rattrapage» dans le titre de son ouvrage. Ce rattrapage s'est poursuivi quelques années après 1960 avant de faire place à un nouveau déclin relatif par la suite.

Selon l'historien économiste, le Québec aurait connu une croissance économique beaucoup plus importante au cours du XXe siècle n'eut été, au début, d'une culture peu favorable à l'industrialisation et, par la suite, de l'activisme de ses gouvernements.

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Ainsi, dans le premier tiers du siècle, les élites cléricales et nationalistes s'opposent à l'urbanisation et à l'industrialisation qu'elles voient comme une menace à la langue et à la religion. Dans ce contexte, les gouvernements Gouin et Taschereau ne peuvent mener à bien leurs politiques favorables au développement économique. Le premier gouvernement Duplessis, de 1936 à 1939, partage la vision clérico-nationaliste de méfiance à l'endroit du capital et du développement industriel. Puis, le gouvernement Godbout de 1939-1944 marque un virage vers une présence plus affirmée de l'État. Son mandat est marqué, notamment, par la nationalisation de la Montreal Light Heat and Power. Le deuxième gouvernement Duplessis, de 1944 à 1960 [2], constitue un heureux intermède où les affaires peuvent enfin prospérer sans entraves et profiter d'un niveau d'imposition parmi les plus faibles en Amérique du Nord. À compter de 1960 c'est l'ère des gouvernements interventionnistes. Par leurs incursions dans une grande variété de domaines, ces gouvernements créent des lourdeurs bureaucratiques et plombent les finances publiques en plus de démanteler le capital social fait d'entraide et de confiance mutuelle sur lequel pouvaient s'appuyer les entrepreneurs et les travailleurs.

D'autres façons de voir sont possibles

Il faut reconnaître à Vincent Geloso le courage d'exprimer une opinion qui va à l'encontre de certaines idées reçues et de forcer un questionnement sur la nature véritable de ce que l'on a qualifié de Grande noirceur (la société québécoise avant 1960) et de Révolution tranquille. Il est cependant difficile d'adhérer sans réserve à ses thèses iconoclastes. D'autres visions de l'histoire économique du XXe siècle québécois sont possibles.

Quel écart de croissance?

André Raynauld qui s'est penché lui aussi sur les taux de croissance comparatifs du Québec et de l'Ontario a montré qu'entre 1870 et 1957, les rythmes de croissance des industries ontarienne et québécoise ont été tout à fait comparables, soit respectivement de 5,48 % et de 5,53 % par année en moyenne. Par la suite, soit entre 1960 et aujourd'hui, Geloso reconnaît lui-même que le Québec a continué de rattraper l'Ontario même s'il allègue que c'est uniquement parce que l'Ontario est en déclin. Pour Raynauld, «le problème du Québec n'est pas celui d'un retard de croissance, mais celui d'une croissance dont les caractéristiques structurelles et démographiques sont différentes de celles de certaines autres provinces du pays» [3]. En d'autres termes, ce n'est pas tout de croître, encore faut-il que ce soit dans les bons secteurs. De plus, il faut tenir compte de ce que les familles plus nombreuses du Québec lui ont longtemps valu, par rapport à l'Ontario, un plus faible taux de participation à la main-d'œuvre.

Être dans les bons secteurs au bon moment

Le boom industriel de la deuxième moitié du XIXe siècle était fondé en bonne partie sur le fer et le charbon, deux ressources dont était dépourvue la plaine du Saint-Laurent. Par contre, l'Ontario était bien située par rapport aux gisements les plus accessibles et c'est ce qui fit qu'Algoma, Stelco et Dofasco s'établirent à Hamilton et à Sault-Sainte-Marie plutôt qu'à Montréal ou à Québec. Le Québec dut se contenter des industries moins productives desservant les marchés de consommation traditionnels: aliments et boissons, textiles, vêtements, chaussures, etc.

Au tournant du XXe siècle, le pétrole et l'électricité prirent le relai du charbon comme filières énergétiques porteuses de développement. Dès les années 1900, le formidable potentiel hydroélectrique du Québec attirait l'attention du grand capital américain. En parallèle, la matière ligneuse abondante et d'excellente qualité du Québec trouvait un débouché dans la presse à grand tirage qui prenait alors son essor aux États-Unis. C'est ainsi qu'en quelques années, le Québec est devenu un des premiers producteurs mondiaux d'aluminium et de papier journal. En accord avec la thèse de Raynauld [4], l'économie québécoise a pu profiter de la productivité et des salaires élevés de la grande industrie quand ses ressources ont correspondu aux besoins du marché.

D'ailleurs, la croissance québécoise des années 1950 découle en partie de l'épuisement relatif des gisements miniers des Grands Lacs. Dès lors, le potentiel minier de l'Abitibi, de la Gaspésie et de la Côte-Nord est devenu plus attrayant malgré leur éloignement des grands centres industriels. Certes, l'attitude accommodante du gouvernement Duplessis a pu jouer favorablement, mais l'environnement d'affaires des années 1950 n'était pas aussi exceptionnel et novateur que le laisse entendre Geloso. Déjà en 1930, la publicité que faisait paraître la Shawinigan Water and Power afin d'attirer des entreprises consommatrices d'électricité ne laisse aucun doute: la main-d'œuvre québécoise est docile et peu coûteuse, et les finances publiques ne soulèvent aucune inquiétude.

L'environnement d'affaires au Québec selon la Shawinigan Water and Power


affaires quebec

Source: HOGUE, Clarence, et.al., Québec, un siècle d'électricité, Libre Expression, 1979

Quelle culture nationale?

Si, pendant la première moitié du XXe siècle, le niveau de vie moyen des Québécois n'a pas beaucoup progressé, ce n'était pas le cas de tout le monde. À cette époque, les anglo-québécois formaient la plus riche communauté au Canada [5] et la Montreal Heat Light and Power profitait de son monopole sur la distribution de l'électricité et du gaz pour imposer des tarifs excessifs à ses abonnés domestiques et industriels, et verser de plantureux dividendes à ses actionnaires. Pour leur part, les Canadiens-français ne formaient que 2,4% des membres de la grande bourgeoisie d'affaires canadienne en 1910 (4,6% en 1930) [6]. Or, malgré sa position dominante, l'élite anglo-québécoise des affaires n'était pas très entreprenante et elle avait perdu le dynamisme qui l'avait déjà animée [7] même si elle vivait en marge de la culture clérico-nationaliste de la majorité francophone.

La taille de l'État est-elle si déterminante?

La taille et les actions des gouvernements ne sont peut-être pas des facteurs aussi déterminants que ce qu'estime Geloso. L'observation de pays aux expériences variées semble plutôt indiquer que le poids des gouvernements ne peut pas être corrélé au succès économique. Certains pays ont réussi avec peu d'État, d'autres avec un État développé et actif [8]. Par ailleurs, la qualité des interventions des gouvernements et leur capacité à bien s'acquitter de leurs responsabilités importent sans doute davantage que le niveau de la fiscalité qu'ils imposent aux contribuables [9].

Conclusion

Vincent Geloso note fort justement qu'une révolution, surtout si elle est tranquille, ne peut se faire du jour au lendemain et qu'il est illusoire de lui attribuer une date précise de début ou de fin. Il est cependant moins convaincant quand il avance que, sauf pendant le règne de Maurice Duplessis, les gouvernements et la culture clérico-nationaliste auraient retardé la croissance économique du Québec. Son livre illustre plutôt que, en matière d'économie et d'histoire, on peut arriver à des conclusions différentes selon les variables et les périodes prises en considération.

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[1] GELOSO, Vincent, Du grand rattrapage au déclin tranquille, Accent grave, 2013, 212p.

[2] Maurice Duplessis est décédé en fonction en septembre 1959.

[3] RAYNAULD, André, Croissance et structure économiques de la province de Québec, Québec, ministère de l'Industrie et du Commerce, 1961. Citation et chiffres rapportés dans LINTEAU, Paul-André, DUROCHER, René, ROBERT, Jean-Claude, Histoire du Québec contemporain - De la Confédération à la crise (1867-1929), Boréal Express, 1979, p378-379.

[4] C'est aussi la thèse d'Albert Faucher, Histoire économique et unité canadienne, Fides, 1970.

[5] GELOSO, Vincent, op.cit., p63.

[6] LINTEAU, Paul-André, et. al., op.cit. , p462

[7] Selon Margaret WESLEY, Grandeur et Déclin : l'Élite Anglo-Protestante de Montréal, 1900-1950, Libres Expression, p306. Rapporté dans GELOSO, Vincent, op.cit., p182.

[8] Voir notamment l'ouvrage très documenté de LINDERT, Peter H., Growing Public - Social Spending and Economic Growth Since the Eighteeth Century, Cambridge University Press, 2004.

[9] WOLF, Martin, More public spending does not lead to slower growth, Financial Times, 23 mars 2005.

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Extraits du manifeste du Refus global (1948)