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Nouvelle politique économique: des constats lucides et des paris hasardeux

10/10/2013 10:17 EDT | Actualisé 26/01/2014 05:57 EST

Ce billet a aussi été publié sur Libres Échanges, le blogue des économistes québécois.

Le gouvernement du Québec vient de dévoiler une politique économique comportant une batterie de mesures visant à la fois à contrer la présente morosité conjoncturelle et à susciter des transformations susceptibles de mettre le Québec sur le chemin d'une prospérité durable.

Une situation préoccupante

D'entrée de jeu, cette politique reconnaît que l'économie du Québec est aux prises avec de graves problèmes structurels: les écarts de productivité par rapport à l'Ontario et au Canada sont importants, les investissements privés sont trop peu élevés, le déficit de la balance commerciale se creuse, et les dépenses de recherche-développement s'éloignent de l'objectif de 3% du PIB.

Le document présente aussi la situation énergétique du Québec sous un jour nouveau. Depuis plusieurs décennies, il était habituel de voir le gouvernement du Québec faire état de l'avantage compétitif que représente le formidable potentiel hydroélectrique de la province. Comme le Congrès 2013 de l'Association des économistes québécois l'a fait en mai dernier, la présente politique prend plutôt acte du bouleversement du marché de l'énergie provoqué par le développement rapide de la production de gaz de schiste. Il est maintenant illusoire de compter s'enrichir en vendant sur les marchés limitrophes l'énergie excédentaire produite par les barrages et par les éoliennes. Ce revers de fortune est d'autant plus préoccupant que des surplus d'électricité seront disponibles jusqu'en 2027. Dans ce qui ressemble à une vente de feu, la politique se tourne vers les marchés intérieurs et la vente à rabais aux grands utilisateurs industriels.

Des objectifs ambitieux et coûteux

Conséquent avec le constat des carences de l'économie québécoise, le gouvernement propose de moderniser le secteur manufacturier et de stimuler l'entrepreneuriat. Dans cette perspective, il fixe des cibles qui paraissent très ambitieuses sur l'horizon de trois ans qu'il se donne. Croit-on vraiment pouvoir dépasser la moyenne canadienne en matière d'investissement et de croissance de la productivité? Faire passer les exportations internationales et interprovinciales de 46% à 55% du PIB? Augmenter les dépenses de recherche-développement à plus de 3% du PIB ?

En contrepartie, l'objectif de créer 43 000 nouveaux emplois d'ici 2017 apparait plutôt modeste. Surtout que, compte tenu de l'ampleur des ressources allouées à cette politique, soit 2 milliards $, ces emplois coûteront en moyenne près de 50 000$. Il reste à espérer qu'ils seront durables et de bonne qualité, et que les entrepreneurs trouveront la main-d'œuvre correspondant à leurs besoins. Or, la nouvelle politique gouvernementale est peu explicite sur ces questions. De fait, le titre du document- Priorité emploi - semble peu approprié pour une politique qui ne comporte aucun volet sur la main-d'œuvre.

Une stratégie industrielle plutôt qu'une politique économique

De même, il est un peu abusif de qualifier de politique économique un document qui ne comporte rien sur la fiscalité, la règlementation, la tarification, les infrastructures, les problèmes de l'économie montréalaise ou les perspectives du secteur agricole. Il s'agit plutôt d'une stratégie industrielle, soit des orientations et un plan d'action pour remédier aux problèmes qui affligent depuis plusieurs années les secteurs québécois de production de biens et de services.

Retour vers le futur

Une bonne partie des mesures envisagées ont un air de déjà vu. En 1997, le même ministère des Finances publiait une stratégie de développement axée, comme celle-ci, sur l'économie du savoir et l'innovation. Même le titre de la stratégie de 1997 - Québec, objectif emploi - ressemblait étrangement à celui de la nouvelle politique économique. Au tournant des années 2000, le gouvernement mettait sur pied des mesures d'encouragement à l'investissement régional et à la transformation des ressources fort semblables à celles qui sont maintenant envisagées. De même, les mesures d'appui au développement des exportations sont de même nature que celles qui sont utilisées par le gouvernement depuis des dizaines d'années. Le budget de 2 milliards $ alloué à la stratégie est constitué pour les 2/3 de crédits fiscaux soit des recettes fiscales réduites pour le gouvernement. Encore là, rien de novateur et, dans un contexte où les finances publiques sont très fragiles, il aurait été souhaitable que le ministre des Finances et de l'Économie produise les évaluations qui permettent de croire que ces manques à gagner budgétaires produisent vraiment les effets escomptés et ne sont pas des cadeaux inutiles faits pour des investissements qui se réaliseraient de toute façon.

Certes, les mesures envisagées ne sont pas mauvaises en soi, mais pourront-elles, mieux que par le passé, permettre l'amélioration radicale qui est escomptée de la compétitivité de l'économie québécoise? Le gouvernement s'en est tenu à un recyclage d'idées anciennes et il ne semble pas avoir pris la mesure véritable des défis sans précédents qui confrontent l'économie québécoise sous l'effet simultané du ralentissement démographique, de l'accélération des changements technologiques, de la mondialisation des chaines de production et de distribution, du déplacement des pôles mondiaux de croissance et de la concurrence intense des pays émergents. Au minimum, et sans renoncer aux mesures d'urgence visant le court terme, le gouvernement aurait pu confier à des experts indépendants le mandat d'une réflexion globale, novatrice et stratégique sur les enjeux qui confrontent l'économie québécoise à moyen et à long terme et sur les options qui lui sont offertes.

Une stratégie volontariste

Dans sa politique, le gouvernement renoue avec une approche qui a souvent montré ses limites dans le passé, soit celle de déterminer des créneaux de développement et d'y consacrer des ressources importantes.

Cette fois-ci, c'est dans la filière de l'énergie électrique que le gouvernement veut forcer le développement d'un secteur industriel dynamique. Ce développement, il le voit notamment dans l'électrification des transports avec un optimisme qui, encore une fois, semble exagéré.

Le domaine automobile est caractérisé par de nombreux joueurs mondiaux disposant de moyens et de pouvoirs de marché largement supérieurs à ceux du Québec. Le Québec a perdu sa dernière usine de fabrication d'automobile en 2002 malgré que celle-ci soit très productive. Et surtout, il a échoué à faire des percées commerciales dans des segments de l'industrie automobile pour lesquels il possédait certains avantages prometteurs : composantes en aluminium, moteur-roue électrique, batterie au lithium, stockage de l'hydrogène. Les chances de succès en matière d'électrification seraient sans doute plus grandes dans le transport en commun, un domaine où les gouvernements sont mieux en mesure d'influencer le développement et où le Québec peut compter sur des équipementiers et des assembleurs expérimentés comme Bombardier et NovaBus. Or, la politique est pratiquement muette et à ce sujet et elle n'annonce aucun investissement au cours des prochaines années.

La fuite en avant

Pour contrer la morosité conjoncturelle, le gouvernement annonce sa volonté d'accélérer un volume important (560 M$) d'investissements publics et d'inciter les ménages à dépenser pour la rénovation de leurs domiciles, incluant pour en améliorer la performance énergétique.

La volonté d'intensifier une reprise conjoncturelle anémique est compréhensible, mais est-elle vraiment justifiable si on considère que le gouvernement du Québec a déjà enclenché depuis maintenant cinq ans un programme majeur de rénovation des infrastructures routières? Ce programme n'a peut-être pas réussi à relancer suffisamment l'économie, mais il n'en a pas moins provoqué un alourdissement important de la dette publique. Est-il bien sage d'ajouter encore davantage à cette dette sans avoir l'assurance qu'elle réussira mieux que les travaux actuels à stimuler la croissance? Et, même si on acquiert cette assurance, ne fait-on pas que préparer un creux des investissements publics et privés qui sera encore plus accentué et plus néfaste quand les programmes de construction et de rénovation viendront à terme? Par ailleurs, dans un contexte où le secteur de la construction est déjà très occupé et que le vieillissement de la main-d'oeuvre l'expose à des pénuries d'effectifs dans certains métiers, une stimulation additionnelle de la construction ne risque-t-elle pas de produire une surchauffe coûteuse pour les donneurs d'ouvrage?

Conclusions

En prenant acte du dynamisme insuffisant de l'économie québécoise et de l'évolution défavorable du marché de l'énergie, le gouvernement pose les bons diagnostics. Cependant, dans son empressement à régler les problèmes, il se contente de mettre davantage d'argent dans des approches et des moyens qui ont montré leurs limites dans le passé. On demeure en attente d'une véritable politique économique basée sur une appréciation globale, stratégique et objective des choix qui s'offrent à l'économie québécoise à moyen et à long terme.

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