Jason Rodi

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Expédition au sommet le plus isolé de la terre

Publication: 29/02/2012 14:29

http://notrefutur.org
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Le soleil s'est couché derrière l'Hanse Explorer. Nous avons écrit une page d'histoire aujourd'hui. C'est étrange de le formuler ainsi; c'est encore plus bizarre de s'arrêter pour en imaginer les implications. Pendant un certain temps, j'ai dû être le plus jeune à visiter les sept plus hauts sommets de chaque continent. Qui sait, peut-être suis-je encore le moins vieux à avoir skié les deux pôles. Ça n'a pas vraiment d'importance, au fond. Dès qu'on accomplit ce genre d'exploits, on brise toujours un record ou un autre : le plus petit homme a avoir fait ci, la première européenne sourde à avoir fait cela, que sais-je... Toutefois, fouler l'ile Bouvet, l'endroit le plus isolé sur terre, un endroit moins visité que la lune, et grimper son sommet, c'est historique. Personne ne pourra jamais nous enlever cette expérience. Il n'y a qu'une première fois à tout. J'avais quand même un regret en tête lors de la descente: Nous venions de marcher sur l'un des derniers endroits vierge de cette planète. Combien auront maintenant le goût de faire comme nous et de se rendre au sommet du volcan de Bouvet?

* Voyez les photos de l'aventure au bas du texte *

Bouvetoya est un territoire norvégien. C'est un site du patrimoine mondial, et mon père s'est donné comme objectif de tous les visiter. Quand il m'a parlé de Bouvet pour la première fois, la première chose qui m'est venue à l'esprit fut : devrait-on explorer cette ile ou la laisser tranquille? Je n'étais pas si enthousiaste. Je trouvais ce projet typiquement humain: nous avons les moyens d'aller quelque part, allons-y, sans nous poser de questions. Ce qui m'a convaincu, c'est la possibilité d'accomplir un vieux rêve personnel : voguer d'un cap à l'autre, du cap Horn au cap Bonne-Espérance. Deux endroits reconnus pour leur impraticabilité et dont j'avais appris l'existence à mon adolescence, alors que j'étais dans la ceinture du Pacifique à bord du SV Concordia, un magnifique voilier-école Barkentine qui a coulé sur la côte du Brésil il y a trois ans. J'ai décidé d'affréter le Hanse Explorer et d'ajouter un sens à l'expédition de mon père en y amenant une capsule temporelle, qui recueillerait les visions du public à propos de l'an 2062. Ça semblait logique de partager avec tout le monde cette épopée qui nous mènerait de l'endroit où s'est terminée l'exploration du monde jusqu'au berceau de l'humanité.

Tout cela s'est passé il y a peine trois mois, un délai extrêmement serré pour monter une expédition de cette envergure. Mais depuis que nous avons mis ce projet en branle, assemblé une équipe de tournage et mis en ligne un site web, j'ai commencé à recevoir non seulement des visions à propos du futur, mais aussi des témoignages de gens qui me parlaient de leur relation à l'ile Bouvet, un endroit qu'ils rêvaient de visiter, ou auquel il rêvait, point. Aussi éloigné et isolé cet endroit puisse-t-il être, une communauté de gens y sont attachés, de cœur et d'esprit. Cette idée rendait mon périple encore plus significatif. Je n'y étais décidément pas tout seul.

Nous sommes 25 à bord, dont 11 passagers. C'est un navire allemand, mais une bonne partie de l'équipe vient d'Afrique du Sud, et ils ont pour la plupart été à bord du bateau depuis six mois. Ils sont donc très contents de rejoindre avec nous Capetown. Tout le monde à bord se sent privilégié d'être de ce voyage, étant donné le peu de monde ayant navigué sur ces mers.

Mettre le pied sur Bouvet n'a pas été de tout repos, mais ce fut quand même moins pire que ce que nous avions imaginé. Deux jours avant notre arrivée, les prévisions météorologiques se sont améliorées, levant l'épais brouillard qui entoure généralement l'ile et qui empêche d'en prendre des images claires. Nous sommes arrivés très tôt le matin, à l'aube, et nous avons été accueillis par une vue magnifique de l'ile complètement dégagée. Je crois que nous sommes tombés sur les deux seuls beaux jours depuis des années. Tout le monde sentait que les étoiles s'étaient alignées pour nous. Un peu anxieux, nous avons mis à l'eau deux zodiacs pour trouver le bon endroit ou accoster.

Aaron Halstead, notre guide de montagne, un Néo-Zélandais très expérimenté dans l'Arctique, avait étudié la seule carte disponible de l'ile et fouillé grâce à Google Earth pour trouver le meilleur endroit pour laisser nos zodiacs et le chemin le plus adéquat pour se rendre au sommet. En faisant le tour de l'ile, nous avons rapidement trouvé une plage, que nous avions d'abord pris pour un mur de glace. Nous avons attaché les deux zodiacs de manière à ce qu'un soit tiré par les vagues, mais que l'autre le ramène immédiatement vers la terre -- nous avions eu trois semaines pour discuter et élaborer cette technique. C'était rassurant de voir que ce nous avions imaginé fonctionnait en pratique. Nous avons été 10 à atteindre la berge ce matin-là, y vidant rapidement tout notre matériel d'escalade sans nous faire mouiller. Même en ayant de l'eau jusqu'à la taille, nous avons évité blessure et hypothermie. Nous avions, de toute façon, planifié des vêtements de rechange.

Le sable volcanique complètement noir de la plage m'a surpris. Elle était magnifique, mais pleine de gigantesques phoques. Nous avions appris à South Georgia que ces animaux peuvent être très agressifs. Nous nous sommes donc approchés prudemment, à l'affût d'un animal qui viendrait à la charge. Les phoques ne sont pas dangereux si vous leur faites comprendre que vous leur êtes supérieurs. Malgré tout, une morsure aurait pu être catastrophique, spécialement en considérant que nous sommes à une semaine d'une ile ou d'un autre bateau. L'éloignement est de loin le plus grand danger qui nous guette. Un petit pépin peut rapidement devenir catastrophique.

Aaron a décidé d'essayer la première ascension avec les trois grimpeurs plus expérimentés, c'est à dire Will Allen, notre directeur de la photographie, mon père et moi. Après avoir préparé notre équipement, nous nous sommes dirigés vers le mur de glace qui allait nous mener sur le dessus du glacier. En moins de 20 minutes nous surplombions la plage, prêts à affronter la longue journée devant nous. Bouvetoya n'a que 774 mètres d'altitude, mais n'est pas bien cartographiée. L'inconnu est un des défis de l'ascension, puisqu'il est difficile de gérer son énergie quand on ne connait pas la distance à faire. À ça se rajoutait, pour moi, le transport de la capsule temporelle. Faite d'acier stainless, elle pesait 18 livres vide, mais avec toutes les visions imprimées, elle était finalement très lourde. Je n'avais pas réalisé que ça affecterait ma montée. Après une heure, tout ce qui occupait ma pensée était le poids que le futur représentait.

La visibilité a rapidement chuté, au point où nous ne pouvions pas voir à plus de 10 mètres devant nous. Quand le vent s'est levé, soufflant la neige à plus de 50 kilomètres-heure, nous nous sommes résolus à suivre le GPS, vers l'inconnu. À mi-chemin de la montée de sept kilomètres, mes jambes ont commencé à flancher sous le poids de mon sac. Probablement que ma sédentarité des derniers jours à bord du bateau ne m'aidait pas non plus. Ce qui est le plus satisfaisant dans l'ascension d'une montagne, c'est lorsqu'on réussit à dépasser le moment où l'on croit ne plus pouvoir aller plus loin. À cet égard, Bouvet en valait vraiment la peine! À 150 mètres du sommet, j'ai échangé de sac avec mon père, lui laissant le plus pesant pour le restant de la montée. Je n'aurais jamais pu transporter la capsule - le futur - au sommet sans lui. C'est une belle métaphore sur la place qu'il occupe dans ma vie. Dans les moments les plus durs, il sera toujours là pour moi.

Dans cette épreuve, c'est surtout à mes filles que je pensais, spécialement celle à naître en mai. Elle aura 50 ans en 2062, et si quelqu'un doit retourner sur l'ile pour y retrouver la capsule, ce sera sûrement elle. En plantant la capsule dans la glace, je l'imaginais en train de la déterrer.

Durant la descente, j'avais le sentiment d'avoir peut-être créé une destination d'expédition. Les chances d'avoir des conditions météorologiques aussi parfaites sont basses et la plage disparait probablement sous l'eau durant une partie de l'année, mais ça n'arrêtera pas l'humain. Si nous pouvons aller quelque part, nous irons. C'est triste, mais c'est comme ça. Malgré tout, vue du bateau, l'ile avait encore son aura de mystère. En fait, elle me semblait encore plus incompréhensible. La visiter m'avait seulement montré que je ne la connaitrais jamais. Elle n'était pas plus accueillante non plus, avec ses falaises escarpées qui l'entourent. De ses 50 kilomètres carrés, nous n'avions finalement pratiquement rien vu.

Le jour suivant, j'ai dormi pendant 18 heures. Pendant ce temps, les cinq autres passagers, Sarto Blouin, Seth Sherman, Chakib Bouayed, Cindy Sampson, et Akos Hivekoviks, ont mis les pieds au sommet de Bouvet avec Aaron, le seul homme à y être allé deux fois! Seulement la moitié de l'équipage a réussi à toucher les berges de Bouvet, la deuxième ayant presque capoté avec le zodiac en tentant de se rendre. Malgré une mer agitée, le temps était parfaitement clair.

Nous nous dirigeons maintenant vers l'Ouest, vers les iles du Prince-Édouard. Nous espérons qu'on nous permettra de visiter l'une d'elles, qui demeure virtuellement intouchée par l'homme. Nous devrons nettoyer nos vêtements de toute graine ou terre provenant d'ailleurs qui pourraient contaminer cet éden. Encore une fois, même si j'espère pouvoir contempler cet endroit unique, je sais que je n'y suis pas chez moi. Il n'y a nulle part sur cette planète qui est à moi. Je suis un passager, un passager privilégié de pouvoir aller à la rencontre de ces rivages si éloignés. Nous nous tournons vers les étoiles pour chercher des extraterrestres, mais depuis peu je me sens moi même étranger à notre planète.

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Crédits: Expédition pour le futur
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