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Nous sommes des enfants d'Amérique

Notre histoire est complètement différente: nous ne sommes pas le produit d'une immigration massive, comme le reste du continent, nous sommes le produit d'une natalité massive, phénoménale, à peu près unique au monde.

30/07/2017 08:00 EDT | Actualisé 30/07/2017 08:32 EDT

L'histoire de notre diaspora c'est l'histoire de notre peuple qui a parcouru tout le continent, depuis le début de l'arrivée de l'homme blanc au 16e siècle. Nous sommes le pur produit de ce continent. Nous sommes des enfants d'Amérique.

Des centaines de milliers de Tremblay d'Amérique ont fondé des villes et des paroisses sur tout le continent, NOTRE continent. Notre peuple s'est établi à Timmins, Sainte-Anne-des-Pins (Sudbury), St-Paul, Détroit, à La Nouvelle-Orléans, à Lowell, Louisbourg, St-Louis, Providence, Kansas City, Bourbonnais, Caraquet, Gravelbourg, Fall River, Juneau, Santa Fe, Milwaukee, Woonsocket et tant d'autres endroits.

Des gens anonymes comme Onésime Noël, le cousin de mon arrière-arrière-grand-père. Onésime naît à l'Ange-Gardien en 1838. Fin des années 50, il part rejoindre ses quatre demi-frères Huot établis au Minnesota (l' «Étoile du Nord», nom officiel de l'État, The North Star étant une traduction) depuis 1849. Les Huot de l'Ange-Gardien n'ont fondé rien de moins que deux villages au Minnesota : Louisville et Huot.

Fournie par Jacques Noël

Chaque année, on fête encore l'héritage des Huot lors du festival de L'association des Français du Nord.

St-Paul, la capitale de l'État, avait été fondée dix ans plus tôt par Pierre Parent, un marchand de fourrure. En 1862, Onésime épouse Zoé Patenaude, une fille de Longueuil, qui lui donnera dix enfants qui parleront français toute leur vie (le dernier est mort en 1969).

La famille Noël s'établit à Red Lake, dans le nord de l'État, un fief qui compte une importante communauté francophone, situé pas très loin de la frontière du Manitoba, et vit de la terre. Même à la troisième génération, née autour du début du 20e, la majorité parlait français. En fait, on a parlé français chez les Noël du Minnesota jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, jusqu'à la naissance de la quatrième génération qui, elle, s'est complètement anglicisée avec l'arrivée de la télé et la multiplication des mariages mixtes.

À la fin du 19e siècle, Onésime et la moitié de ses enfants déménagent dans l'État de Washington, dans une petite ville des Rocheuses appelée Yakima. Dans les années 30, une vingtaine d'années après la mort du patriarche, un fils trouve une source d'eau sulfureuse qui fera la fortune d'une branche familiale. Moins d'un siècle s'est écoulé entre le départ de la Côte-de-Beaupré d'Onésime et la fortune familiale à l'autre bout du continent.

Nous sommes arrivés dans des berceaux sur ce continent où sont nés nos parents, nos grands-parents, nos arrières-grands-parents, nos ancêtres, depuis des siècles à coups de 10, 12, 15, 20 enfants par famille.

Nous ne sommes pas arrivés par bateaux ou par Air Transat, comme on nous raconte niaiseusement. Nous sommes arrivés dans des berceaux sur ce continent où sont nés nos parents, nos grands-parents, nos arrières-grands-parents, nos ancêtres, depuis des siècles à coups de 10, 12, 15, 20 enfants par famille. À part les Amérindiens, peu de Nord-Américains peuvent en dire autant (combien de Nord-Américains peuvent nommer 1000 ancêtres présents sur le sol nord-américain en 1700? Nous, on le peut facilement).

Notre peuple sans-nom, qui s'appelait Canadien, puis Canadien français, puis Québécois, pis Québécois francophone, pour finir en horrible «Francophone» (parlant français! La négation totale de notre existence nationale ramenée à une langue internationale) et que j'appelle par affection (et par désespoir) Tremblay d'Amérique, s'est créé ici, dans le ventre de nos aïeules, à coup de douze enfants à table sur cette terre d'Amérique. La nôtre.

Nous sommes aujourd'hui plus de 20 millions, profondément incrustés en Amérique du Nord.

Nous sommes aujourd'hui plus de 20 millions, profondément incrustés en Amérique du Nord. C'est ici, de Chéticamp à Juneau, de St-Boniface à Bâton-Rouge, que l'on s'est créé. Parce qu'avant on n'existait pas. Pas plus que les Cubains. Pas plus que les Argentins. Nous sommes des enfants d'Amérique.

Dans toute l'histoire de la Nouvelle-France, à peine 30 000 Français sont venus en Amérique. C'est à peine sept mois de visas pour Kathleen Weil, l'ex-conseillère juridique et directrice d'Alliance Québec. Et ils sont venus dans leur pays puisque la Nouvelle-France était aussi française que la Martinique, aussi anglaise que Gibraltar, plus américaine plus qu' Hawaï.

Les deux tiers sont rentrés en France. Trop frettes les arpents de neige. On descend des 10 000 braves qui sont restés. Un grain de sable dans l'histoire de l'humanité, une goutte d'eau dans l'histoire du continent.

L'Amérique du Nord, qui compte aujourd'hui plus de 350 millions d'habitants au nord du Rio Grande, a reçu plus 80 millions d'immigrants. Si on enlève les Noirs (45 millions), les Amérindiens (6 millions) et les Tremblay d'Amérique (20 millions), chacun de ces immigrants a donc produit en moyenne 3,5 Nord-Américains contre 2000 Tremblay d'Amérique pour chaque colon français Y'a 12,500 Gravel au Québec seulement qui descendent tous de Joseph-Massé Gravel dit Brindelière, arrivé en 1641 ! Et y'a 20,000 Thibodeau en Amérique du Nord qui descendent tous de Pierre Thibodeau arrivé en Acadie en 1654 .

Notre histoire est complètement différente: nous ne sommes pas le produit d'une immigration massive, comme le reste du continent, nous sommes le produit d'une natalité massive, phénoménale, à peu près unique au monde.

Notre histoire est complètement différente: nous ne sommes pas le produit d'une immigration massive, comme le reste du continent, nous sommes le produit d'une natalité massive, phénoménale, à peu près unique au monde.

Notre diaspora brille aujourd'hui aux plus hauts sommets de la planète. Elle pourrait nous servir de locomotive dans les arts, les sports, l'économie et surtout la politique où nous sommes toujours orphelins, plus que jamais. Mais, comme disent les Anglos, il faut être deux pour danser le tango, et présentement y'a personne sur la piste.

D'un côté, la diaspora est éparpillée aux quatre coins du continent et est fortement assimilée. Elle n'a aucun pays souverain auquel se référer. Pas d'adresse aux Nations-Unies, pas de drapeau à l'ouverture des JO à applaudir. Pas de culture nationale, bien campée à l'internationale, à présenter fièrement aux descendants. À la limite, une poutine avec du mauvais fromage en crottes, un tee-shirt du Cirque du Soleil Made in China et un gilet du CH de Monsieur Molson qui n'a rien gagné depuis bientôt un quart de siècle faute d'électrisants Flying Frenchmen comme d'antan. Comme du temps du Rocket, du Gros Bill, de Flower, Pointu, Peanut, le Sénateur, Casseau. Du temps que la Sainte-Flanelle torchait les Oursons de Don Cherry et autres Rednecks du même acabit tous les printemps...

De l'autre côté, le Québec a tourné le dos à sa diaspora; on n'a qu'à voir comment Jean-Marc Fournier envoie balancer les Francos du Yukon et de Colombie-Britannique qui se débattent seuls en Cour Suprême pour avoir une école avec des toilettes-à-l'intérieur plutôt qu'à l'extérieur! «Arrangez-vous avec vos troubles. On ne peut pas vous aider parce ça va saper la Loi 101».

Quant au reste de la diaspora américaine, on la considère comme parfaitement étrangère. On n'a qu'à voir la manière dont on accueille Madonna, Angelina Jolie, Hillary Clinton, Priscilla Beaulieu, Beyoncé, Justin Beiber, Paul LePage ou Liza Minelli ici. Madonna et Angelina ont beau envoyer leurs enfants à l'école française, on les traite comme de pures étrangères. Eugene Dionne a beau parler français et prier en français avec ses enfants, on le traite comme un étranger à Radio-Canada. Paul LePage a beau parler joual couramment, on le traite comme un étranger à Mégantic.

Dommage, vraiment dommage, parce que cette diaspora n'en finit plus de s'illustrer comme nous allons voir dans les mois à venir.

Jacques Noël est l'auteur du livre La Diaspora québécoise (Édition GID).

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