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Nous avons été les premiers et de tous les courants

On était là tout le temps. Partout. Mais invisible. «That horrible homelessness of all French Canadians abroad in America » disait Kerouac.

23/07/2017 08:00 EDT | Actualisé 23/07/2017 08:17 EDT
FotografiaBasica via Getty Images
Notre parcours continental est spectaculaire : on a d'abord fondé l'Acadie (1604) avant le Québec. Puis la Louisiane (1682).

«Quand j'étais petit garçon comme tous les enfants, j'avais mon héros personnel que j'ai sûrement partagé avec d'innombrables jeunes Québécois», disait René Lévesque, avec beaucoup de conviction, dans l'un de ses plus beaux discours, aux membres de l'Assemblée nationale française, en 1977.

«Il s'appelait Pierre Lemoyne D'Iberville. De tous ceux qui, par des froids polaires comme des chaleurs torrides, sillonnèrent le Nouveau-Monde, il fut sans doute le plus fulgurant. Si son théâtre d'opérations n'avait pas ces lointains espaces, ou encore la Vieille France, on me permettra de le dire, eut-elle été un peu moins exclusivement rivée à l'Europe, vous auriez exclusivement aujourd'hui une multitude de petits Français qui rêveraient eux aussi à D'Iberville.»

«S'il avait été gouverneur de la Nouvelle-France et si la mort ne l'avait pas fauché à l'âge de 45 ans dans l'île de Cuba, l'Amérique du Nord aurait peut-être été française... », avance le Musée de l'histoire de la Nouvelle-France.

«Pendant 150 ans, ajoute Lévesque, guerriers et missionnaires, colons et coureurs de bois écrivirent bon nombre des pages les plus extraordinaires, sinon les mieux connues, des 17e et 18e siècles.»

À qui le dis-tu René? De Cavelier de La Salle en Louisiane (1682) jusqu'au Capitaine Bernier à l'Ile Melville (1909) dans l'Arctique, en passant par Radisson dans le Lac Supérieur (1659), Joliet dans le Mississipi (1673), Nicolet, mon ancêtre (et celui de beaucoup de Québécois), dans le Michigan (1633), d'Iberville (né à Ville-Marie) dans les Caraïbes (1698) jusqu'aux frères La Verendrye (nés à Trois-Rivières) au pied des Rocheuses (1743), notre peuple a exploré en premier cet immense continent de long en large, ce continent qui l'a enfanté.

Après les grands explorateurs, à partir de 1770, donc une bonne génération avant la vente de la Louisiane aux Américains (1803), des milliers de Canadiens ont quitté la vallée du St-Laurent pour l'Ouest. «Les Ménard, Picotte, Laflèche, Pelletier, Laframboise, Dorion, Gariépy, Carbonneau, Nolin, Tourond, Bourque, Duchesneau, Dumont, Beaulieu, Janis, Lussier, Gervais, Mercier, Ouimet, la liste est remarquable qui nous amène de Saint-Louis jusqu'en Californie, de l'Oregon jusqu'au lac Athabasca, au lac des Esclaves et au fleuve Yukon», raconte pertinemment Serge Bouchard avec sa grosse voix de conteur.

Au 19e, leurs fils et petits-fils ont participé aux plus importantes expédions qui ont marqué l'histoire américaine. «Vingt-deux des quarante-cinq membres de la légendaire expédition de Lewis & Clark vers le Pacifique en 1803 étaient des francophones, Canadiens et Métis. La majorité des membres de l'expédition d'Astor vers le Pacifique en 1811 étaient Canadiens français ou Métis, soit environ 65 individus. Certains historiens américains estiment même aujourd'hui que 80 % des trappeurs et des chasseurs des montagnes de l'Ouest étaient des Canadiens français et des Métis (....) David Thomson et Simon Fraser n'auraient jamais pu se déplacer et survivre sans ces gens qui parlaient français, qui parlaient les langues amérindiennes, qui avaient les compétences des voyageurs et des chasseurs», ajoute l'anthropologue des Remarquables oubliés.

Plus tard, au 19e siècle, jusqu'au premier tiers du 20e, 900 000 Québécois sont partis pour le sud, la Nouvelle-Angleterre surtout, mais aussi le Michigan, l'Illinois, le Minnesota, la Californie créant une immense diaspora.

Notre parcours continental est spectaculaire : on a d'abord fondé l'Acadie (1604) avant le Québec. Puis la Louisiane (1682).

Notre parcours continental est spectaculaire : on a d'abord fondé l'Acadie (1604) avant le Québec. Puis la Louisiane (1682). Trois quarts de siècle plus tard, les Acadiens ont été abandonnés dans les bayous, par les génocidaires anglais.

On a fondé Biloxi (1699), Détroit (1701), Mobile (1702), la Nouvelle-Orléans (1717), St-Louis (1764), Pittsburgh (Fort Duquesne 1754), Kansas City (1821), St-Paul (1841), Davenport (1855), Chicago. Joliet et Marquette ont été les premiers Blancs à remonter la rivière Chicago ; un écriteau leur rend hommage sur le pont qui traverse la rivière, juste en bas de la Trump Tower. Beaudry (1874-1876) et avant lui Marchesseault (1859-1865) ont été maires de Los Angeles.

Jacques Noël

On a ouvert la piste de Santa Fe. Un Robidou en a été le premier maire. On a été de la grande ruée vers l'or de la Californie (1848), puis de celle du Yukon (1897) où plus de 10 000 Canadiens français ont trempé leur soucoupe à la recherche de pépites; Joseph Juneau a laissé son nom (1881) à la capitale de l'Alaska. Son oncle, Laurent-Salomon, avait fondé auparavant Milwaukee, la capitale du Wisconsin. Deux capitales d'État, signées Juneau de Saint-Paul-L'Hermite. Sont vraiment forts les Juneau d'Amérique.

On a contribué au peuplement des grandes Prairies se mariant aux Indiennes pour créer le peuple métis, chose absolument impensable chez les puritains d'Anglos. Riel est devenu le père du Manitoba et Lacombe, le père de l'Alberta.

On a même participé à la Guerre de Sécession. Pour le Nord. Pour les « bons», ceux qui voulaient abolir l'esclavage. L'abbé Chiniquy était un ami de Lincoln. Clément Gosselin avait aidé auparavant George Washington lors de l'invasion du Canada de 1775 (défiant le clergé acheté par les Anglais avec l'Acte de Québec) et il avait participé à la bataille de Yorkton (1781).

On a participé activement à l'industrialisation de la Nouvelle-Angleterre, nous les « Chinois de l'Est » comme on nous appelait, au rythme de 60 heures par semaine sur les machines infernales ; certains, comme Thomas Plant, sont devenus très riches.

On a fait de la politique. Beaucoup de politique. À un très haut niveau. Scott Michaud a écrit les discours de Bill Clinton. Lyndon Larouche a battu tous les records de candidature à la présidence (8 fois!). David Plouffe a fait élire le premier président noir; Jon Favreau a lui trouvé son slogan. Pierre Rinfret a conseillé trois présidents et une Gaudette d'Amérique a occupé la Maison-Blanche et même failli occuper le Bureau ovale. Maudit Rust Belt. Maudits Russes. Maudites Fakes News. Maudit FBI. Maudite télé-réalité. Maudit Collège électoral. Maudit Trump surtout.

On a été au tout début du showbizz; Eva Tanguay a été la première rock star. Rudy Vallée le premier crooner. Mina Gennell (Marie-Odile Lebeau) la mamie de Liza Minnelli, se promenait à travers tout le continent avec son théâtre sous tente. Pierre Cossette a inventé les Grammys. Madonna Fortin est toujours la reine de la pop mondiale (et envoie ses enfants à l'école française, même au Portugal, sa nouvelle demeure) et Justin Biber (sa mère est une Mallette et il parle français) l'artiste le plus twitté au monde. Angelina Jolie (qui tient son célèbre prénom de son arrière-grand-mère, Angélina Leduc de Ste-Anne-de-La-Pérade) est aujourd'hui la plus grande star d'Hollywood et le p'tit Jacob Tremblay, qui a volé le spectacle des Oscars l'an passé, s'apprête à prendre la relève.

On a été au cœur du développement technologique. Jean-Cantius Garand a créé la kalachnikov américaine ; Joseph Arthur Gaboury a électrifié le premier tramway en Amérique, à Montgomery, Alabama, en 1886 ;

Yvon Chouinard a propulsé l'économie verte à un très haut niveau avec Patagonia ; Roger Boisjoly aurait pu sauver la navette Challenger si on l'avait écouté. Et David Coté a dirigé Honeywell jusqu'à tout récemment.

On a brillé en littérature : Grace Metalious (Marie Grace DeRepentigny) a déniaisé l'Amérique des années 50, Annie Proulx a écrit l'histoire des cowboys gais de Broke Back Mountain, Jack Kerouac a été le pape de la Beat Generation et Emile Gauvreau a inventé les tabloïds.

On a brillé au baseball, le passe-temps national des Américains. Napoléon Lajoie détient toujours le record de la meilleure moyenne au bâton: 426, Rodger. Léo Durocher, qui parlait français, a joué pour les Yankees et dirigé les Dodgers, a intégré Jackie Robinson dans les Grandes Lignes et enrichi le vocabulaire sportif («Les bons gars finissent derniers»). Et l'un des meilleurs frappeurs du 21e siècle jusqu'ici est Justin Morneau, petit-fils d'Edmond-Joseph Morneau de Saint-David-de-l'Auberivière (Lévis).

Gus Dorais a révolutionné le football en développant la passe avant; Tom Landry est toujours considéré comme l'un des plus grands coaches de l'histoire et Brett Favre, l'un des plus grands quarts-arrière.

Mario Lemieux a vendu le hockey à Pittsburgh, Marcel Dionne à Los Angeles, Raymond Bourque à Boston, Denis Savard à Chicago, Martin Brodeur au New Jersey. Céline Dion et Guy Laliberté ont vendu assez de tickets à Vegas pour sauver la ville du péché dans ses moments les plus noirs.

On était là tout le temps. Partout. Mais invisible. «That horrible homelessness of all French Canadians abroad in America » disait Kerouac.

On était là tout le temps. Partout. Mais invisible. «That horrible homelessness of all French Canadians abroad in America » disait Kerouac.

«Le passé de la francophonie nord-américaine, quand on cesse de le scruter sous l'angle de l'abandon du Québec et des vieux règlements de compte, devient moins mystique», écrivait Lise Bissonnette en 1983.

«Le " caractère national " – si tant est qu'il ait existé – ne se résume plus. Cette histoire n'est pas celle des coureurs du ­ continent, aventureux ou simplement mobiles, et par là plus fascinants que les sédentaires anglo-saxons qui ne se déplaçaient que pour mieux s'installer un jour dans la richesse. Elle n'est pas non plus celle d'un peuple prompt à se satisfaire de la fragile sécurité de l'occupation d'une terre à l'Ouest, ou d'un minable emploi industriel au Sud, sous la houlette d'une Église aussi frileuse que dominatrice. Elle est celle d'un groupe distinct par sa langue et par ses origines plus lointaines sur le continent, qui a participé à tous les courants du siècle passé et présent.»

Jacques Noël est l'auteur du livre La Diaspora québécoise (Édition GID).

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