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Il faut que la Cour suprême du Canada se réveille

15/10/2014 10:58 EDT | Actualisé 15/12/2014 05:12 EST

Il est impératif que je m'adresse publiquement à vous, les neuf juges de la Cour suprême, pour vous aider à sortir de l'ornière de vos derniers jugements sur les questions religieuses et qui m'ont donné l'amère impression d'une réelle torpeur intellectuelle.

Récemment, vous nous avez assénés de jugements dignes du 19e siècle. En effet, vos deux décisions sur le port à l'école du kirpan-poignard par un enfant de 12 ans alléguant le respect d'une exigence religieuse et celui permettant à une femme voilée de témoigner en Cour, alléguant sa sécurité, m'ont consterné.

Dans le premier jugement, le témoignage d'un gourou sikh a eu préséance sur celui d'un psychologue expérimenté et formé aux sciences humaines contemporaines; et dans le second cas, le courage d'enlever son voile en plein tribunal n'a pas été exigé d'une justiciable féminine pour qu'elle apprenne à se faire respecter et qu'elle puise dans son courage de citoyenne la force de dénoncer d'éventuels et prévisibles agresseurs.

Dans les deux cas, la Cour a courbé l'échine devant le respect qu'elle pense devoir aux croyances religieuses, devant le présupposé que ces croyances sont supérieures au bon sens, à la modernité, aux connaissances modernes, même au sentiment de justice issu du sens commun.

C'est pour vous éviter de nous paver la voie à une désastreuse, et peut-être irrémédiable, régression culturelle que je vous convie à asseoir notre droit sur la modernité, et non sur ce qu'elle toujours combattue pour le plus grand progrès et bonheur des peuples.

La cause de la prière au conseil municipal de Saguenay concerne beaucoup plus que la prière d'un maire bigot ou le droit qu'aurait tout citoyen de prier où il le veut bien. Elle apporte avec elle ce que la Cour aura à décider sur la philosophie canadienne du vivre-ensemble, sur ses mœurs et sur son code des gestes symboliques qui articulent sa culture politique.

La cause que vous avez entendue doit déterminer si «la suprématie de Dieu» a quelque valeur et quelle en est la portée dans notre constitution. Il est vrai, et triste, que cette expression malheureuse y a été insérée parce que la chef d'État du Canada demeure la Reine, qui est aussi la chef d'une confession religieuse chrétienne. C'est bien dommage, mais les temps changent au sens que le progrès initié par les Lumières ne doit pas être freiné.

Deux citations de Thomas Jefferson, le troisième président américain, tirées du livre de Richard Dawkins, The god delusion, suffiront :

- «Le christianisme est le système le plus perverti qui ait jamais terni l'homme.»

- «Installez fermement la raison sur son siège (...) et jugez tous les faits, toutes les opinions. Mettez hardiment en question jusqu'à l'existence de Dieu.»

En résumé et en plus clair, toute religion théocrate vaincue au 18e siècle par les Lumières, cherche par esprit de revanche à pervertir la culture démocratique et scientifique des peuples modernes ou, minimalement, y conserver ses privilèges fiscaux et scolaires.

Il faut aussi réfléchir au sens des mots. La «liberté de religion» n'en est pas une liberté stricto sensu. C'est la «liberté d'expression» qui est une authentique et pleine liberté. En effet, la liberté est une faculté, une capacité d'agir, tandis que la religion n'est qu'une opinion (de même que son contraire l'athéisme). On peut changer d'opinion, changer de religion ou devenir athée, non changer de liberté.

La liberté est unique et les opinions innombrables. Sans liberté on devient esclave. Sans religion on devient athée et personne ne voit extérieurement une grande différence. La religion n'a pas l'importance de la liberté, mais elle s'est collée à ce mot pour gonfler la sienne.

Dans la «liberté d'expression», les mots ont leur pleine et juste place. La liberté est une capacité; l'expression est une action. «Capable d'agir » sont deux mots qui vont bien ensemble, avec une cohérence logique évidente. Ainsi l'expression forme une «capacité d'action», tandis que liberté de religion renvoie à la capacité de penser une quelconque opinion métaphysique qui n'a même pas besoin de liberté pour exister.

De même, une autre expression qui sert à toutes les manipulations : «liberté de pensée». Même un supplicié possède la «liberté de pensée», encore qu'affreusement malaisée, mais il n'a plus la liberté d'expression ni celle de circuler. D'où la vacuité d'une telle expression «liberté de penser». Il faut privilégier «liberté d'expression» et la baliser comme le sont toutes nos libertés dans un État de droit démocratique.

On peut prier son Dieu dans la solitude de sa chambre ou communautairement dans un lieu de culte. Ainsi donc ce qu'on entend par «liberté de religion» qui devrait dès lors est mieux nommé et devenir «liberté de culte». C'est vouloir abuser du mot «liberté», s'en servir pour soutirer des privilèges que de coller le mot «liberté» au mot «religion», comme si la religion était une action d'une grande ampleur, telle celle de se déplacer, de s'exprimer, de se réunir ou de s'associer. La ruse des mots cache la recherche de privilèges indus.

Les privilèges scolaires et fiscaux sont les plus navrants : l'enseignement religieux aux mineurs devrait être interdit, car il constitue une véritable pédophilie catéchistique que Freud, dès 1927, dénonça. Quant aux privilèges fiscaux, ils sont grossiers et insupportablement injustes.

Il y a pire : si nos tribunaux donnent du crédit aux revendications religieuses, elle ouvrira une boîte de Pandore, car les querelles religieuses sont infinies. Elles sont irrationnelles et tout fou de Dieu est intarissable d'aberrations en tous sens : un plus pur surclassant sans arrêt un autre moins pur. Le passé nous en a instruits : les religions ont été et demeurent obscurantistes, sexistes, misogynes, non démocratiques dans leurs structures, manipulatrices des faibles, pique-assiette de fonds publics, hostiles et freins à la recherche scientifique, injustes dans le traitement fiscal qu'elle exige de l'État pour ses clercs, communautaristes au point de déchirer le tissu des valeurs communes et de fragmenter le territoire national, irrationnelles en toute discussion, figées dans des credo intangibles, affligées d'un pesant fixisme doctrinal hostile à la notion même de progrès.

En clair, imaginez ce que sera notre avenir si vous leur donnez quelque importance ou quelques bouts de privilèges. Le Liban, l'ex-Yougoslavie en sont des exemples cruels. Guerres et tyrannies sont le sort pénible de ces communautés humaines et de leurs États qui n'ont pu tenir leurs religions en laisse.

Dans cette veine moderne, il serait bon que la Cour Suprême du Canada demande au pouvoir législatif fédéral et aux autres différentes législatures provinciales de retirer de notre constitution ces mots («suprématie de Dieu») qui sont d'une autre époque, presque d'une autre civilisation. Ou, comme les citoyens le font pour nombre de lois qui tombent en désuétude, ne jamais vous en préoccuper, ni la mentionner, ni vous en inspirer.

La fureur islamiste à nos portes est menaçante. Mais que penser de cette contradiction : le pouvoir exécutif tue des islamistes outre-mer et le pouvoir judiciaire lui accorde des droits et privilèges dans nos murs ? En effet, la «suprématie de Dieu» coiffe, justifie, protège et renforce tout dément qui s'en réclame.

Pour avoir un excellent tableau de la problématique des religions dans le monde, dans la culture historique et dans la psychologie humaine, les brillantes analyses suivantes sont indispensables :

- Christopher Hitchens «Dieu n'est pas grand»

- Richard Dawkins «Pour en finir avec Dieu»

- Michel Onfray «Manuel d'athéologie»

Leur profonde connaissance des textes sacrés et de l'influence des religions dans le monde vous est indispensable pour guider vos jugements dans ce monde aux valeurs contradictoires.

La modernité est capable de proposer une philosophie rationaliste et raisonnable, une éthique riche d'humanité, de compassion et de solidarité, pour enfin exclure de son éthique et de ses mœurs les extravagances et les déraisons contenues dans les différents credo et qui font perdre leur temps à nos tribunaux et uniquement pour y maintenir, sans le dire expressément, leurs privilèges fiscaux et scolaires.

Si la Cour Suprême du Canada faillit à cette tâche de protéger le Canada d'un retour incontrôlé des religions archaïques, elle en fera un autre Liban où «huit communautés religieuses se haïssent toutes» disait une journaliste libanaise. Les communautarismes vont fractionner le Canada en communautés juxtaposées, voire hostiles. La Cour aura contribué à ce désastre en affaiblissant la force d'émancipation et de cohésion nationale qu'a été et est toujours la modernité des Lumières fondatrices de notre pays. Ici, la laïcité la plus rigoureuse est une impérieuse nécessité.

Voilà pourquoi je demande, à vous juges dignes d'un pays vraiment moderne, de nous préserver d'un retour pitoyable vers un passé révolu, celui de l'âge du Bronze (-1700 à -1200 où les premiers textes sacrés de pure fiction ont été composés). Une justice moderne pour un Canada contemporain confirme, renforce et poursuit l'œuvre des Lumières.

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