Jacques Bensimon

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Jacques Bensimon
 

Le couperet 10% ou la culture mise à mal

Publication: 9/04/2012 09:01

La semaine dernière, le gouvernement fédéral annonçait dans son budget une réduction des dépenses de 5,2 milliards de dollars, la suppression de 19.200 emplois, et l'âge d'admissibilité à la retraite à 67 ans. La table est ainsi mise par les conservateurs de Stephen Harper pour les trois prochaines années.

Face à de telles coupures, il est vrai que la somme de 191 millions de dollars à Patrimoine -- dont 132,3 millions de dollars coupés aux trois agences fédérales œuvrant dans l'audiovisuel -- semble disparaître devant l'énormité des enjeux. Ce gouvernement a fait le choix arbitraire de couper équitablement 10 % du budget de Radio-Canada, de Téléfilm et de l'ONF. Voyons donc ces chiffres de plus près pour mieux comprendre leurs conséquences sur ces trois agences.

Sur un budget de 1,1 milliard dollars, SRC-CBC sera amputé de 115 millions de dollars. Il est évident que devant cette somme imposante, même en étant le plus créatif au monde, la direction de Radio-Canada a sabré dans son personnel en coupant 650 postes, il devra couper sans doute dans son secteur des nouvelles et sa programmation aux heures de grande écoute.

Téléfilm se trouve devant un défi plus complexe, opérer une ponction de 10,6 millions de dollars sur un budget de 110 millions de dollars. Malgré la somme annoncée, les conséquences sur cette agence seront aussi profondes que pour la SRC. Ceci arrive au moment même où notre cinéma national, particulièrement au Québec, est en train de nous prouver qu'il arrive à une maturité sans égal dans son histoire.

Quant à l'ONF, qui avait déjà un budget amoindri par des coupes successives, il devra trouver 6,7 millions de dollars dans un budget de 67 millions. Il va ponctionner ces sommes, entre autres dans des coupures de 73 postes et la fermeture de son centre sur la rue Saint-Denis, incluant sa Robothèque. Cela aura comme conséquence de s'attaquer aux fibres mêmes de cet organisme qui venait justement de prendre un tournant majeur vers les nouvelles technologies de pointe.

Le plus grave, c'est de voir comment ce gouvernement fait fausse route en s'attaquant directement aux valeurs qu'il défend lui-même. Pourquoi ? Contrairement à une notion répandue dans certains milieux, nos trois agences ne vivent pas dans des tours d'ivoire loin de la réalité du monde. Depuis au moins trois décennies, elles sont devenues des partenaires incontournables de l'industrie privée de la production audiovisuelle au pays.

Bien avant que le concept de partenariat « public-privé » ne soit devenu la panacée de nos gouvernements, la coproduction entre nos maisons de production et nos trois agences fédérales étaient devenues monnaie courante.

Aujourd'hui, l'industrie de l'image au Canada est évaluée à 5,5 milliards de dollars, créant plus de 128 000 emplois allant de scénaristes à éclairagistes, de producteurs à réalisateurs.
Hors ce régime minceur de plus de 123 millions de dollars, que le gouvernement fédéral impose sur les trois prochaines années, va avoir des conséquences majeures dans le milieu de la production privée.

Certes, nos trois agences vont intégrer leurs coupures en réduisant et en éliminant certaines de leurs activités clés. Par contre, l'industrie privée de la production, son partenaire primordial et essentiel, lui n'aura pas l'alternative de se tourner ailleurs pour le manque à gagner qu'il subira de ce fait.
Qui va alors coproduire vos séries dramatiques préférées avec Radio-Canada ?
Qui va financer les prochains films de nos cinéastes de plus en plus reconnus internationalement ?
Qui va investir dans ces programmes précurseurs, utilisant les nouvelles technologies de pointe ?

De plus, ces trois agences publiques, contrairement aux diffuseurs privés, ont des mandats très stricts d'investisseurs et de découvreurs de talent qui font la richesse créatrice de notre pays. En sabrant leurs fonds, le gouvernement Harper s'attaque de fait à la racine historique de leur mandat de base, celui d'être un service public patrimonial au service de tous les Canadiens. Les grands groupes privés, eux, ne sont nullement tenus par ce type de mandat. Si les lois du marché ou les cotes d'écoute ne créent pas de profit, ils seront les derniers à investir dans le développement du talent artistique émergeant de notre pays.

En conclusion sur des coupes budgétaires de 5,2 milliards de dollars pourquoi s'en prend-on à ces trois agences fédérales de l'audiovisuel ? La seule réponse logique c'est que ces coupures sont purement d'ordre politique et idéologique. Ce sabrage à la tronçonneuse va faire mal à nos agences, mais bien pire, il va scier les jambes d'une industrie de la production en pleine expansion. C'est donc TOUT le secteur de la culture qui va en souffrir.

Le seul côté positif de ce mauvais scénario, c'est que c'est dans son premier budget comme gouvernement majoritaire le gouvernement Harper s'est attaqué à ces trois agences, il ne pourra donc pas récidiver dans les trois prochaines années sans donner l'air de régler de comptes revanchards qui ressemblerait plus à de l'acharnement préprogrammer.

Il serait temps de voir à Ottawa des politiciens, tous partis confondus, arrêter une bonne fois pour toutes de jouer au ballon politique avec les arts pour se rendre à l'évidence que la culture est une industrie rentable comparable à n'importe quelle autre.

La culture porte notre image chez nous et dans le monde, de telles valeurs ne s'achètent pas et n'ont pas de prix.

 

Suivre Jacques Bensimon sur Twitter: www.twitter.com/@BensimonJacque