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Portrait de médecin: Armand Frappier, une institution

26/12/2015 09:11 EST | Actualisé 26/12/2016 05:12 EST

Il naît à Salaberry-de-Valleyfield le 26 novembre 1904. Son père, Arthur-Alexis est alors enseignant, il sera aussi directeur d'école. Sa mère, Bernadette Codebecq est aussi issue d'une famille d'enseignants. En plus de sa profession d'éducateur, Arthur-Alexis a une passion pour la musique. Il joue de l'orgue à l'église, s'occupe de la chorale et enseigne la musique. Très tôt, il initiera le jeune Armand au violon, au violoncelle et à la clarinette. Armand est l'aîné d'une famille de 8 enfants.

En 1923, alors qu'il était encore étudiant au Séminaire de Valleyfield, sa mère meurt à peine âgée de 40 ans, des suites d'une tuberculose. Armand décide alors de devenir médecin. Il termine ses études classiques et s'inscrit à la faculté de médecine de l'Université de Montréal. Ses talents en musique lui permettront de financer ces études. Il termine sa médecine en 1930 puis complète une licence es sciences en 1931. Élève doué, il est deux fois récipiendaire de la célèbre bourse Rockefeller. Il ira alors compléter sa formation à l'Institut Pasteur à Paris où il travaillera auprès des découvreurs du BCG, les professeurs Calmette, Guérin, Nègre et Ramon. Il sera l'un des premiers en Amérique à démontrer l'efficacité et l'innocuité du vaccin BCG dans la prévention de la tuberculose.

Encore étudiant en médecine, Armand Frappier a fondé en 1927 le laboratoire de diagnostic de l'Hôpital Saint-Luc à Montréal. Il en assurera la direction, malgré ses multiples autres activités et ses voyages en France et aux États-Unis.

En 1933, il réorganise tout le secteur de la bactériologie de la faculté de médecine de l'Université de Montréal et en forme un véritable département où il enseigne la microbiologie et la médecine préventive pendant plus de 35 ans. Il y instaure aussi les études de maîtrise et de doctorat, et ce dès 1933.

En 1945, il dote Montréal de la première école d'hygiène francophone en Amérique. Pendant vingt ans, il en sera le doyen.

C'est en 1938 qu'il fonde l'Institut de microbiologie et d'hygiène de l'Université de Montréal, une institution complètement indépendante de l'Université à laquelle il loue les locaux. Le Dr Frappier avait à coeur alors de conserver le plus d'indépendance possible par rapport à l'UdeM.

Imitant le modèle de l'Institut Pasteur, le docteur voit son Institut comme une table à trois pattes: l'enseignement, la recherche et la commercialisation des résultats des recherches. Il visait ainsi un organisme dont les profits de la vente des vaccins et autres produits biologiques pourraient financer la recherche et l'enseignement. La formule nous apparaît, encore aujourd'hui, comme des plus logiques. Mais l'avenir allait en décider autrement, et ce malgré des garanties écrites lors de la fusion de l'Institut avec l'Université du Québec en 1972. En 1975, l'Institut de microbiologie et d'hygiène change de nom, elle sera désormais l'Institut Armand-Frappier.

J'ai eu l'occasion de rencontrer le docteur Frappier en 1984 alors que m'avait été commandé par l'IAF un documentaire de présentation de l'Institution. Le document commençait par une narration où l'animateur disait: «Quand en 1938, le docteur Armand Frappier effectuait ainsi ses courtes promenades, nul ne pouvait alors penser à quel point l'institut qui porte aujourd'hui son nom connaîtrait un jour un tel rayonnement international.» Et une caméra suivait le docteur Frappier qui marchait dans un sentier du boisé existant alors au nord du bâtiment principal de l'IAF. Je me souviens encore de la gentillesse et de l'humilité de ce grand chercheur. Il se pliait de bonne grâce à tout ce que nous pouvions lui demander. Moi, qui n'avais pas encore 40 ans, je me retrouvais en face de cette légende de la recherche en microbiologie et pourtant jamais je ne me suis senti timide ou même intimidé. Nous avions recommencé la courte scène quatre fois, pour m'assurer d'avoir la meilleure séquence possible. Une fois terminé, le docteur Frappier est venu vers moi et m'a remercié. Il était alors âgé de 88 ans et venait de passer près d'une heure à faire et refaire le même trajet, et c'est lui qui nous disait merci. Nous étions tous très impressionnés.

Sa carrière a été couronnée de près d'une cinquante de médailles, titres honorifiques et doctorats honoris causa d'un peu partout à travers le monde. Ainsi dès les années 1946, il reçoit la Médaille de la Croix-Rouge canadienne pour efforts de guerre, la même année il devient Officier de l'Ordre de l'Empire britannique, honneur qui lui fut rendu par le roi Georges VI lui-même. En 1948, il reçoit une médaille de l'Institut Pasteur. À l'occasion du 8e centenaire de la ville de Paris, on lui remet la médaille Notre-Dame de Paris, en 1969, il est reçu Compagnon de l'Ordre du Canada. En 1973, on lui décerne le Prix au mérite de la Fondation Jean-Louis Lévesque assorti d'une bourse de $100 000. Il verse alors ces argents dans la Fondation Armand-Frappier qu'il crée pour venir en aide à la recherche par l'attribution de bourses doctorales et postdoctorales aux candidats les plus prometteurs.

Si le docteur Armand Frappier a eu l'occasion de recevoir bien des honneurs de son vivant et même après sa mort, il a dû aussi souffrir bien des frustrations. Son idée, celle-là d'ailleurs qui a permis les heures de gloire de l'Institut qui portait son nom, a été radicalement transformée.

Entre les années 1996 et 1998, les ententes conclues n'ont pas été respectées et la ministre de l'Éducation de l'époque allait marquer la fin du rêve du Dr Frappier. Pourtant son Institut de renommée internationale avait fait ses preuves plusieurs fois plutôt qu'une. Se souvient-on que le Dr Frappier a été responsable de la recherche, de la production et de la distribution des vaccins contre la tuberculose (BCG), la poliomyélite (vaccin Salk puis le Sabin), le vaccin combiné contre la diphtérie, la coqueluche et le tétanos (DCT) et les vaccins antigrippaux? En enlevant toutes les capacités de production et de commercialisation des vaccins et des produits biologiques, la ministre venait de couper les ailes d'un centre de recherche unique qui réussissait en bonne partie à couvrir ses activités d'enseignement et de recherche avec les revenus générés par la vente et la distribution de vaccins, d'autres produits biologiques et d'expertise. Même le terrain de l'institut fut fragmenté et vendu sans grande compensation pour l'IAF. Au plus grand damne du docteur Frappier qui dira: «Tout un chacun trouve toujours une raison pour couper un arbre.» Sans pratiquement plus d'autres sources de financement que l'État qui coupe dans ses budgets régulièrement, l'Institut n'est plus ce qu'elle fut. On peut en remercier madame la ministre ainsi que la horde de technocrates qui a suivi. La dernière de leur trouvaille: changer le nom de l'Institut qui dorénavant s'appelle le Centre INRS-Institut Armand-Frappier. C'est étonnant que nos grands penseurs n'aient pas réussi à convaincre les Français de changer le nom de l'Institut Pasteur pour celui de l'Université Paris-7-section Institut Pasteur. Il faut croire que dans d'autres pays, on accorde plus de respect au fondateur. Heureusement, le docteur Frappier était mort lorsqu'on procéda à ce changement génial en 1999.

En fait, comme plusieurs de nos grands hommes, le docteur Armand-Frappier est mort pour le moins peiné de ce qu'on avait fait à sa création. Il s'est calmement éteint le 17 décembre 1991 à Montréal. Il avait alors 95 ans.

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