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Malade notre système de santé: médecin de famille ou médecin de première ligne

06/06/2016 10:04 EDT | Actualisé 07/06/2017 05:12 EDT

Le titre, médecin de famille, révèle d'emblée la notion et le rôle de ses activités professionnelles. Il a été dans les années passées celui qui voyait au bien-être, en matière de santé, des membres d'une famille, de leur naissance à leur décès.

Avec l'augmentation des besoins de chacun des membres d'une famille et avec aussi l'éclatement des familles traditionnelles, le médecin a vu son rôle se transformer. Désormais, il traiterait de moins en moins de familles, mais surtout des individus.

Il est donc devenu, par la force des choses, un médecin de première ligne, et ce, nonobstant l'impact sur le milieu familial. Comme me le soulignait le docteur Perrier, (un des deux médecins avec qui j'ai écrit le livre, Révolutionner les soins de santé, c'est possible, Éditions Trois-Pistoles, 2012): le médecin n'est pas insensible aux besoins de ses patients, mais il se sent parfois incapable d'y répondre adéquatement faute de temps et d'accès à des ressources techniques.

Il doit même se résoudre à limiter sa clientèle s'il veut consacrer un temps raisonnable à chacun de ses patients, ou il doit écourter le temps de consultation s'il veut répondre aux demandes grandissantes.

D'autres l'ont rapporté: il serait étonnant que le Québec manque de médecins de famille, affichant un des plus haut ratio médecin/population au pays. Ce qui fait défaut au médecin de famille, c'est l'organisation des activités, l'isolement dans le système de santé, le manque d'accès à des technologies tant diagnostiques que thérapeutiques et informationnelles.

Seul responsable

Il demeure le seul responsable de la continuité et des résultats des soins qu'il prodigue. Lorsque nos jeunes médecins sortent de l'université, sont-ils préparés à vivre cet isolement au quotidien ? Nous en doutons, et eux-mêmes l'appréhendent.

Ou accepter l'attente

De plus, le médecin de famille devra conjuguer avec une absence de ressources diagnostiques et thérapeutiques, ressources pourtant nécessaires pour satisfaire aux besoins de sa clientèle. Peu de solutions se présentent. Ou bien il informe son patient qu'il devra attendre de 4 à 8 mois pour passer une échographie ou un scan, ou bien il l'oriente vers l'urgence d'un hôpital où il aura peut-être accès à ces services plus rapidement.

Comme médecin de première ligne, le médecin de famille est celui qui fournira l'autorisation nécessaire au patient s'il doit consulter un médecin spécialiste. Encore ici, il devra souvent annoncer à son patient qu'il lui faudra plusieurs mois pour obtenir un tel rendez-vous. Il peut aussi faire jouer son réseau personnel de connaissances auprès de spécialistes, mais ne pourra exercer ce privilège que très occasionnellement, et encore qu'avec la quasi-certitude d'une pathologie importante, sinon il sera considéré comme abuseur du système. En conséquence, il reverra le même patient à de multiples reprises tant qu'il n'aura pas été en mesure d'établir un diagnostic ou d'ajuster une thérapie.

Ou référer au privé

Finalement, l'autre solution de plus en plus à l'ordre du jour consiste à référer le patient «au privé» où ce dernier aura à payer de sa poche les services requis à la condition que sa maladie ne soit pas trop sévère et ne conduise pas à des complications nécessitant des interventions plus poussées. De la première à la dernière de ces solutions, chacune apporte son bagage de frustrations pour le patient et aucune ne serait acceptable dans un système de santé bien organisé.

Suivi avec le patient

Un autre rôle du médecin de famille est de donner suite aux consultations en informant le patient des résultats, de faire un suivi de ces examens, étant donc responsable de la satisfaction du patient. Cette démarche n'est certainement pas étrangère au fait qu'une population grandissante de médecins de famille oriente leur pratique vers les cliniques sans rendez-vous ou des activités à des clientèles bien ciblées (urgence, soins palliatifs, etc.).

Pour la personne qui travaille durant la journée, comment rejoindre son médecin? Elle ou lui se retournera alors vers les cliniques sans rendez-vous ou vers les urgences, toutes deux étant difficiles d'accès parce que devenues des solutions de rechange de trop de personnes.

La solution des cliniques

C'est ainsi que les cliniques sans rendez-vous se multiplient au Québec et plus spécialement dans les régions urbaines ou en banlieue. C'est le palliatif au prétendu manque d'effectifs médicaux, mais surtout à l'impossibilité de parler à son médecin et à celle d'obtenir un rendez-vous dans un délai jugé acceptable. Les cliniques sans rendez-vous et les salles d'urgence des hôpitaux sont devenues la porte d'entrée dans le système de santé, une porte qui, admettons-le, est de plus en plus encombrée. Mais les patients n'ont pas d'autres choix.

Le mal se répand

La clinique sans rendez-vous est souvent elle-même débordée et est la source de bien des irritants pour sa clientèle trop nombreuse:

  • Attente de plusieurs heures avant d'être vu (jusqu'à cinq heures souvent).
  • Obligation de se présenter à très bonne heure le matin afin de pouvoir s'inscrire sur la liste «limitée» de ceux qui seront vus.
  • Possibilité de se voir refuser l'accès à cause d'un temps d'attente trop long et des horaires parfois limités.
  • Obligation d'être évalué pour un seul ou tout au plus deux problèmes de santé et non sur sa santé en général.

Le patient qui ne veut ou ne peut se soumettre à ces règles de fonctionnement doit alors se rabattre sur la dernière solution: l'urgence d'un hôpital. Bien sûr, il devra alors attendre d'interminables heures. On a signalé jusqu'à seize ou même vingt-quatre heures d'attente à certains endroits. Il faut réaliser que ces services d'urgence sont conçus pour répondre à des besoins dont les priorités sont bien différentes. Mais ont-ils le choix? Malgré un triage des plus structuré et efficace, les services d'urgence ne peuvent pas refuser cette clientèle qui ne sait plus vers où se diriger pour obtenir des soins au moment voulu.

Autre mythe qu'il faut abolir: la féminisation de la médecine comme cause du manque d'accessibilité. Aujourd'hui, tant les hommes que les femmes ne veulent se résoudre à des horaires de 72 heures par semaine de travail. La qualité de vie, les heures passées en famille deviennent aussi accessibles aux médecins, femmes et hommes, qu'à tous les autres professionnels de la société. Certains médecins travaillent encore en heures excédentaires, mais pourraient-ils faire la différence? Ils sont bien trop peu nombreux pour corriger un tant soit peu les problèmes du système. Il n'y aura pas de retour au passé, il faudra que le système s'adapte à ces nouvelles réalités.

Comme public, usagers ou patients, en somme quelque soit le nom qu'on nous donne, inutile donc de jeter la pierre aux médecins de famille. Eux aussi en ont plein les bras dans un système organisé pour satisfaire les structures plutôt que les patients.

C'est pourquoi, je soulignais dans mon dernier article l'importance pour le médecin de reprendre son rôle entrepreneurial afin de pouvoir décider de l'avenir de leur profession. Et c'est aussi pourquoi je réitérais la nécessité d'un bureau des usagers pour faire le pont entre le public et le ministre. Sans cette trilogie patient-médecin-ministre, la réforme demeurera une œuvre qui s'annonce très instable.

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