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Interféron: des découvertes à partir d'une expérience qui n'a pas fonctionné

11/12/2016 08:04 EST | Actualisé 11/12/2016 08:04 EST

La préhistoire de l'interféron

En 1954, alors qu'on cherchait un vaccin encore plus efficace contre la variole, Yasu-ichi Nagano and Yasuhiko Kojima deux chercheurs japonais de l'Université de Tokyo observent qu'au site d'inoculation d'un virus inactivé de la variole, il y avait dans les cellules avoisinantes inhibition de la croissance virale. Ils émirent donc l'hypothèse qu'un facteur quelconque était responsable de cette protection innée contre les virus. Par ultracentrifugation, ils réussirent à isoler ce facteur d'inhibition virale. En 1958, ils publièrent leurs résultats dans la revue française maintenant connue sous le nom de Journal de la Société de Biologie. Ces résultats n'eurent cependant peu ou pas d'échos dans la communauté scientifique mondiale d'alors.

Pendant ce temps

En juillet 1956, un microbiologiste suisse, Jean Lindenmann vient travailler en Angleterre pour poursuivre ses études postdoctorales au National Institute for Medical Research. Son professeur, Sir Christopher Andrews, lui assigne comme tâche de réussir à faire croître des poliovirus sur des cellules de reins de lapin, confirmant une découverte récente. Malgré tous ses efforts, les échecs se multipliaient plutôt que les virus. Et pour cause, il sera démontré plus tard que les virus de la poliomyélite ne peuvent tout simplement pas pousser sur des cellules de reins de lapin.

Le premier août de la même année, Lindenmann, quelque peu découragé, est invité à prendre le thé avec un voisin d'étage de laboratoire. L'homme est censé jouir d'une très bonne renommée sur le plan scientifique. Ce dernier lui demande ce qu'il faisait avant d'arriver en Angleterre. Il lui répond qu'il travaillait alors sur un sujet qui le passionnait : l'interférence virale. Son interlocuteur semblait à la fois très intéressé et amusé de son discours. Celui-ci lui demanda ce qui le poussait à croire que les virus qu'il croyait éliminer par ces interférences n'étaient pas plutôt tout simplement endormis et qu'ils ne se réactiveraient pas une fois remis en circulation. Lindenmann lui répondit alors : « Je suis tombé par hasard sur une publication d'un obscur chercheur australien, un nommé Isaacs, qui le prouve.» Or, Lindenmann avait mal compris le nom de son voisin de laboratoire, il se trouvait alors à prendre le thé précisément avec ce chercheur du nom de Alik Isaacs. C'est ainsi que débuta leur collaboration qui allait amener la même année à la découverte de l'interféron. Ces chercheurs ont réussi à démontrer que des cellules, au contact du virus de la grippe chez la souris, produisaient une substance capable de protéger les cellules avoisinantes de l'infection par ce même virus.

L'hépatite C à la rescousse

Mais, il y avait encore loin de la coupe aux lèvres pour que l'interféron trouve ses premières applications thérapeutiques. L'histoire de l'hépatite allait fournir un maillon important. Vers le milieu des années 1970, Harvey J. Alter, responsable des maladies infectieuses au NIH (National Institute of Health) observe que l'agent infectieux responsable de l'hépatite post-transfusionnelle n'est ni le virus de l'hépatite A, ni celui de l'hépatite B. Il ne parvient cependant pas à isoler ledit virus de la maladie que l'on appelle alors l'hépatite non A non B (en anglais NANBH). Il faudra attendre 1989 pour que Michael Houghton, Qui-Lim Choo, et George Kuo travaillant pour une compagnie pharmaceutique californienne, la Chiron Corporation, en collaboration avec le Dr DW Bradley du Center for Disease Control (CDC), puissent vraiment identifier l'agent causal, ils le baptisèrent virus de l'hépatite C (VHC).

Dès 1986, un spécialiste des maladies du foie au NIH, le Dr Jay H. Hoofnagle, teste avec succès l'interféron alpha sur les patients souffrant de cette maladie. Lorsque le virus fut définitivement identifié en 1989, l'utilisation de l'interféron fit son premier véritable envol. Le schéma thérapeutique alors proposé par le docteur Hoofnagle consistait à l'administration de trois millions d'unités d'interféron alpha, trois fois par semaine pendant une période d'un an. On y observa un taux de réponse prolongée d'environ 20%, de réponse suivie de rechute de 15% et de non-réponse de 65%. Puis les dosages furent augmentés jusqu'à dix millions d'unités avec un faible gain au niveau des réponses positives.

Aujourd'hui, l'interféron alpha est utilisé en combinaison avec divers antiviraux comme la ribavirine ou la rimantadine ou encore une association interféron et interleukine. Avec de tels protocoles, dans 40 % des cas, la durée de l'infection est diminuée, ce qui améliore de beaucoup la régénération du foie. Pour certaines hépatites C, des guérisons complètes ont même pu être observées. En réalité, il s'agit du type de VHC en présence. Ceux de types 2 ou 3 (observables chez les toxicomanes) affichent une réponse positive dans plus de 60% des cas. Le VHC de type 1, en particulier celui qui s'était manifesté dans les transfusions sanguines d'avant 1990 montre une performance bien inférieure autour de 15%. Avec l'arrivée de nouveaux antiviraux qu'on peut coupler à l'interféron alpha, les taux de succès peuvent atteindre les 90%.

Un autre interféron, une autre maladie

Vers la fin des années 1980, une équipe de chercheurs de l'Hôpital de Boston sous la direction des docteurs Hafler et Weiner ont mis en lumière un mécanisme présent dans l'évolution de la sclérose en plaques (SEP) soit un processus inflammatoire induit par les cellules T du système immunitaire. Quelques années plus tard, deux chercheurs irlandais, les docteurs Bruno Gran et Paul Moynagh découvrent un cannabinoïde synthétique, le R(+)WIN55, 212-2 qui est capable d'inhiber ces signaux pro-inflammatoires tout en stimulant la production de l'interféron bêta. Des essais sur des animaux atteints de l'encéphalomyélite allergique expérimentale (équivalent de la SEP chez les animaux) montrent une réduction impressionnante de la gravité de la maladie. C'est ainsi qu'en 1995, Santé Canada autorisait l'utilisation de l'interféron bêta dans le traitement de la SEP. De nos jours plusieurs interférons bêta sont utilisés comme premier médicament dans le traitement des formes cycliques des SEP. Ils sont reconnus pour freiner l'évolution de la maladie, diminuer la fréquence des poussées et réduire le nombre et la sévérité des lésions cérébrales observables par IRM.

De plus, plusieurs compagnies pharmaceutiques sont impliquées dans des recherches (certaines ont atteint la phase III) sur les interférons et autres immuno-modulateurs utilisés dans le traitement de la sclérose en plaques. Elles proposent aussi des programmes spécifiques d'accompagnement des patients dans leurs traitements quotidiens. À titre d'exemple, on peut souligner la compagnie Sanofi et sa filiale Genzyme qui ont annoncé le 20 octobre 2011 l'acceptation par la FDA de son médicament, la térifluronide (AubagioTM), médicament qui sera soumis à l'acceptation de l'Agence européenne du médicament (EMA) au premier trimestre 2012. On pourrait aussi parler du programme «enjeu de vie» lancé par Bayer Schering Pharma en 2009 pour faciliter les traitements aux personnes souffrant de SEP.

Interféron et cancer

Certains interférons possèdent aussi des propriétés antiprolifératives. Ils peuvent donc être efficaces dans la lutte contre certains cancers comme le cancer du rein, certains lymphomes, le myélome et le mélanome. On note un effet plus prononcé chez les cancers d'origine hématologiques comme la leucémie myéloïde chronique.

Il y a fort à parier que les interférons n'ont pas encore livré tous leurs secrets. Plusieurs laboratoires travaillent de pied ferme pour élucider bien des mystères entourant le potentiel de ces molécules dans les traitements des infections, de la sclérose en plaques, de divers cancers ou d'autres maladies.

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