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Il était une fois la maladie: de l'eau qui passait à travers le corps

26/09/2015 09:07 EDT | Actualisé 26/09/2016 05:12 EDT

Le diabète est une maladie connue depuis la nuit des temps. Il faisait partie de ce qu'on appelait alors «les anomalies des vases d'eau du corps», tel qu'il est décrit dans le papyrus Ebers. Amenhotep III, neuvième pharaon de la dix-huitième dynastie égyptienne ayant vécu entre 1 700 et 1 600 ans avant Jésus-Christ, en souffrait. Le père de la médecine occidentale, Hippocrate, lui donna le nom de diabète, car les malades semblaient toujours assoiffés et urinaient rapidement après avoir bu, comme si l'eau traversait les voies de leur corps (dia - baina en grec signifie passer à travers).

Diabètes et sucre

L'association entre le diabète et le sucre fut aussi remarquée assez tôt dans l'histoire. Un des textes fondateurs de la médecine ayurvédique cite deux illustres médecins indiens du 5ième et 6ième siècle après J.-C., Sushruta et Chakura, qui constatèrent que l'urine des patients souffrant de polyurie goûtait comme le miel, était collante au toucher et attirait les fourmis en grand nombre.

Les médecins chinois firent le même constat mais selon eux, ce sont les chiens qui étaient attirés par ces urines. Avicennes, un grand médecin perse, décrivit deux complications courantes du diabète: la gangrène et la réduction des fonctions sexuelles.

Une dizaine de siècles plus tard, le médecin suisse Von Hohenheim (1494-1541), mieux connu sous le nom de Paracelsius, remarqua que l'évaporation de l'urine de diabétique laissait une poudre blanche anormale. Il croyait cependant qu'il s'agissait de sel, ce qui, selon lui, expliquait aussi la grande soif des diabétiques.

Finalement, ce fut le docteur Thomas Willis (1621-1675), éminent anatomiste et pathologiste britannique, qui ramena les concepts de sucre dans les urines après avoir observé le goût de sucre qui se dégageait des urines de diabétiques. Il fut le premier à relier le diabète au mode de vie. Il affirmait que le diabète avait été une maladie rare durant l'Antiquité et le Moyen Âge. Il était devenu plus fréquent à son époque parce que les gens mangeaient avec grand faste et consommaient plus de vin.

Le patient Dickonson

Vers la fin du XVIIIème siècle, Mathew Dobson (1735-1784) admit à son hôpital un patient du nom de Peter Dickonson. L'homme de 33 ans affichait à l'extrême tous les symptômes du diabète: son volume d'urine quotidien dépassait les 15 litres (chiffre qui sembla quelque peu exagéré... même à l'époque). N'empêche que Peter permit au Dr Dobson de se livrer à une foule d'expérimentations et d'analyses, tant de son sang que de ses urines.

En 1776, le médecin publia ses observations dans le Medical Observations and Inquiries. Certaines de ces observations mettent en lumière qu'il existerait deux formes de diabète: l'un a évolution très rapide (Dobson fait part d'un de ses patients décédé en moins de cinq semaines) et un autre à évolution chronique. Il nota aussi que l'urine et le plasma sanguin contenaient un taux de sucre anormalement élevé, révélant le concept d'hyperglycémie. Avec les résultats de ce médecin, diverses cures firent leur apparition, tentant de modifier la diète et l'apport quotidien en eau.

Anatomie et physiologie 101

C'est Paul Langherhans, un pathologiste allemand, qui a découvert l'existence d'îlots à l'intérieur du pancréas. Quant aux liens de cet organe avec le diabète, on le doit à Oskar von Minkowski vers la fin des années 1880. Son assistant, dont on a oublié le nom, lui avait signalé qu'un chien dont il avait enlevé le pancréas la veille s'était réveillé avec une grande soif et que son urine attirait les mouches.

En 1871, le Français Apollinaire Bouchardat remarque que se patients souffrant de diabète n'affichent plus de glycosurie durant le rationnement de nourriture qui sévit pendant la durée du siège de Paris, lors de la guerre franco-prussienne. Il émit l'hypothèse qu'il serait possible de contrôler le diabète avec une diète alimentaire appropriée.

Puis, à Toronto, l'insuline

Héros militaire de la Première Guerre mondiale, Frederick Grant Banting, jeune médecin, commence sa pratique médicale en orthopédie à London, en Ontario. Durant la guerre, en France à la bataille de Cambrai, il s'était porté au secours de sa garnison au risque de sa vie et il avait été blessé. Il fut d'ailleurs honoré de la Croix militaire pour héroïsme. De retour au pays, la clientèle se faisant rare (nous étions alors bien avant que l'assurance-maladie ne soit arrivée), il accepte un poste comme assistant de recherche du professeur Miller, à l'University of Western Ontario.

En 1920, il est appelé à donner un cours sur le pancréas. C'est en préparant ses cours que l'idée lui traverse l'esprit que le pancréas possède en réalité deux fonctions: l'une exocrine, par la sécrétion des sucs gastriques; et l'autre, endocrine en produisant une hormone capable d'abaisser la glycémie sanguine.

Banting n'a dès lors qu'une passion: consacrer toutes ses énergies à découvrir un remède contre le diabète. Il a besoin de locaux et d'animaux pour faire sa recherche. Son patron le présente donc au professeur Macleod de l'université de Toronto, qui décide en mai 1921 de lui fournir un laboratoire, dix chiens et un assistant de recherche, un de ses élèves les plus brillants du nom de Charles Best.

En moins de six mois, Banting présente son rapport préliminaire de recherche au Physiological Journal Club of Toronto. En 1923, il recevra conjointement avec le professeur Mcleod le prix Nobel de physiologie ou médecine pour la découverte de l'insuline.

De la découverte à la commercialisation

Les premières insulines furent fabriquées artisanalement directement à partir des laboratoires de l'université de Toronto. Très tôt, les compagnies Eli Lilly aux États-unis et Connaught en Ontario ont commencé la fabrication commerciale du produit. On utilisait alors des pancréas de porc ou de bœuf à partir desquels on extrayait et purifiait l'insuline. En 1976, les méthodes allaient changer radicalement. Une jeune compagnie américaine révolutionne la fabrication de l'insuline par la biotechnologie. En modifiant l'ADN de certains micro-organismes et en y greffant les gènes codant pour la fabrication d'insuline chez l'homme, il devenait possible de synthétiser rapidement et efficacement une insuline humaine. Genentech, qui, sous simple présentation de son idée, a vu ses parts grimper en bourse plus que toute autre entreprise, inaugure une ère nouvelle en fabrication de médicaments.

L'arrivée de l'insuline a joué un rôle majeur dans l'amélioration tant de la longévité que de la qualité de vie des diabétiques: «Au milieu du XXe siècle, l'espérance de vie des diabétiques n'était pas bonne. La plupart ne pouvaient pas espérer vivre au-delà de 40 ou 50 ans. Aujourd'hui, l'espérance de vie des diabétiques de type 1 est raccourcie d'une dizaine d'années par rapport à la population générale. Même si elle s'est considérablement rallongée, comme en témoigne l'étude Pittsburgh Epidemiology of Diabetes Complications: entre la période 1950-1964 et la période 1965-1980, la mortalité à 30 ans est passée de 36% à 12%. Lors du symposium, une patiente en a témoigné: âgée de 86 ans, Kathryn Ham a évoqué ses 78 ans passés avec un diabète de type 1. "Les données sont très encourageantes, en particulier la diminution de la survenue des différentes complications", estime le Pr Pierre Gourdy, endocrinologue au CHU de Toulouse.» (Référence : Diabète : l'espérance de vie des patients progresse)

Du même auteur: Jacques Beaulieu, Ces médicaments qui ont changé nos vies, Éditions MultiMonde, 2014.

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