LES BLOGUES

S'occuper de nous

26/05/2013 10:57 EDT | Actualisé 25/07/2013 05:12 EDT
CP

Comme disait l'autre, il ne suffit pas d'interpréter le monde, il faut le transformer. Néanmoins, afin de le transformer, encore faut-il connaître ce que l'on désire transformer - et dans quelle direction désirons-nous le faire. La connaissance des dynamiques d'influence et de pouvoir de nos systèmes économiques et politiques constitue, à cet égard, une étape nécessaire à leur transformation.

style="float: Or, cette connaissance n'appartient - hélas ! - qu'à une classe privilégiée, scolarisée et cultivée. Un groupe qui ne partage pas des caractéristiques homogènes, bien sûr, ni économiquement ni au plan de l'idéologie politique. Là résiderait justement, entre autres, la solution à nos problèmes politiques et économiques: «Ceux qui font partie des classes privilégiées ont encore plus de possibilités [que les classes laborieuses n'ayant pas le «luxe» de la connaissance]: prendre la parole, écrire, s'organiser, aller vers les autres». C'est là l'un des messages principaux du petit livre Occupy (cit., p. 100) de Noam Chomsky, réunissant quelques textes de ses conférences sur les soulèvements des «indignés» un peu partout dans le monde depuis deux ans.

Nos démocraties libérales semblent, aux yeux des activistes des mouvements Occupy, ne bénéficier qu'à de petites élites économique et politique, imbriquées dans une ploutocratie siphonnant à son avantage l'essentiel de la création de richesse économique et du pouvoir politique. C'est que, nous explique le politologue Francis Dupuis-Déri dans son captivant ouvrage Démocratie: Histoire politique d'un mot aux États-Unis et en France, le pouvoir effectif dans les sociétés occidentales a été accaparé, après les révolutions française et américaine, par l'élite sous la bannière rhétorique de la «démocratie» - un vocable utilisé comme arme de guerre idéologique visant à asservir les masses.

Car «non seulement les mots ont un impact politique, mais ils façonnent les luttes et influencent la mobilisation des divers mouvements» (p. 29). Dupuis-Déri démontre brillamment dans ce foisonnant ouvrage - refonte de sa thèse de doctorat - que les élites politiques postrévolutionnaires, tant en France qu'aux États-Unis, détournent, dès la mise en place des institutions républicaines, le mot «démocratie» à des fins... antidémocratiques. Plus précisément, dans le vocabulaire de l'auteur, elles font preuve d'«agoraphobie politique» - c'est-à-dire la peur de la démocratie directe, la seule véritable démocratie aux yeux de l'auteur, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, selon le mot célèbre de Lincoln.

La démocratie représentative telle que nous la connaissons a été instaurée au 18e et au 19e siècle parce que les pères fondateurs des républiques américaine et française se méfiaient du peuple, jugé irrationnel, déraisonnable, sujet à la démagogie et à la manipulation - en clair: la démocratie directe remettrait entre les mains des pauvres (majoritaires en nombre) le pouvoir politique pour lequel ils ne possèdent aucune aptitude intellectuelle ni morale.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ces pères fondateurs des deux premières grandes démocraties représentatives occidentales ne se référaient pas positivement à l'héritage grec, bien le contraire: la démocratie directe et égalitaire entre les citoyens athéniens était synonyme pour eux de désordre et d'arbitraire: «la référence à l'Antiquité servait alors à démontrer que la démocratie est un régime néfaste» (p. 221). Il faudra attendre la fin du 19e siècle pour que des observateurs comme Tocqueville réorganisent l'imaginaire politique et reconsidèrent la place d'Athènes, «qui n'était plus vue comme une cité contrôlée par les pauvres et les démagogues, mais au contraire comme une cité bourgeoise respectueuse de la propriété privée» (p. 337).

Le savoir démocratique

style="float: Si on a détourné le sens du mot démocratie - à tout le moins, on si on l'a utilisé au profit d'une vision unique de l'organisation de la vie politique - il importe d'en connaître les origines et l'évolution historique. Une très belle collection de vulgarisation propose en 220 pages richement illustrées l'histoire de la démocratie: Tout savoir sur la démocratie (guide visuel), de Jean-Baptiste Rendu. Adapté pour le Québec, on y suit le parcours des institutions politiques démocratiques et antidémocratiques de la Grèce antique au Printemps Arabe et au «tintamarre des casseroles» québécois. Chaque double page présente en un court paragraphe ces étapes, accompagné d'illustrations et de documents d'époques qui favorisent la réflexion. Vulgariser et synthétiser une histoire aussi riche et complexe constitue un défi casse-cou. Habilement relevé par l'auteur et par Xavier Dionne, politologue ayant assuré l'adaptation pour le Québec. Saluons ces beaux ouvrages qui invitent à des lectures plus approfondies sur des sujets aussi variés que le nucléaire, l'eau (tous deux également adaptés pour le Québec), la Chine, le cerveau ou le big bang. Si la démocratie passe nécessairement par une meilleure connaissance des enjeux cruciaux de notre époque - mais aussi de questions sociales et scientifiques fondamentales - les outils qui y contribuent se doivent d'être multipliés et largement diffusés.

Car effectivement, le mot «démocratie» et ses dérivés, aux États-Unis comme en France, «évoquaient si clairement des images négatives (injustice, chaos, violence, meurtre, tyrannie, etc.) et il était si souvent associé à des qualificatifs péjoratifs qu'il n'était plus nécessaire de préciser son sens négatif lorsqu'on l'utilisait» (p. 131). Ce n'est qu'au terme d'un long processus de dénigrement, puis d'affirmation, de détournement et de généralisation de sens (p. 362-63) que le mot a été récupéré par l'élite politique afin de désigner non plus le gouvernement par le peuple mais la démocratie représentative dans laquelle une petite élite dirige la destinée d'une société prétendument au nom du peuple en tirant sa légitimité par le vote. L'usage du mot «démocratie» connaît donc un renversement et s'utilise désormais, dans une logique de marketing politique, afin d'asseoir la gouverne d'une nation par l'élite riche, donc éduquée, donc «vertueuse» - élue, dirigeant en vue du bien commun (p. 161) qui craint la démocratie directe, la «tyrannie des pauvres» (p. 166 et suiv.).

style="float: Ce détournement de sens, on le voit bien, ne se résume pas à une bataille sémantique: il s'agit bel et bien d'une bataille idéologique visant à légitimer le pouvoir de l'élite politique et économique. Les mouvements Occupy et des indignés s'insurgent, selon Chomsky, contre l'«écart entre les politiques publiques et la volonté du peuple (...) [qui] a pris des proportions vertigineuses» (p. 30) depuis une trentaine d'années. Or, la reprise effective, concrète, du contrôle politique - c'est-à-dire, au risque d'un mauvais jeu de mot, de s'occuper de nous et ne pas laisser le contrôle de nos vies au profit de cette élite - passe par une participation active à la vie politique sur le terrain afin de transformer le monde. Ce qui implique un certain apprentissage, une connaissance des dynamiques de la vie politique, qui se fait par la participation; les mouvements Occupy ont, en ce sens, «le mérite de tisser des liens, des associations et des réseaux» (p. 45) et «de générer un élan de solidarité qui fait cruellement défaut à notre société atomisée» (p. 58). Cette démocratie véritable, la démocratie participative - terme davantage évocateur et engageant, à mes yeux, que celui de démocratie directe - est, nous rappelle Dupuis-Déri en conclusion de son ouvrage, est un processus long et laborieux. «Mais qui a prétendu qu'il est facile de réaliser la liberté, l'égalité et la solidarité?» (p. 418).

Démocratie: Histoire politique d'un mot aux États-Unis et en France, par Francis Dupuis-Déri (LUX Éditeur, 2013, 446 p., ISBN 978-2-89596-090-4, 29,95$).

Occupy, par Noam Chomsky (L'Herne, 2013, 114 p., ISBN 978-2-85197-452-5, 24,95$).

Tout savoir sur la démocratie: Guide visuel, par Jean-Baptiste Rendu (Marcel Didier, 2012, 221 p., ISBN 978-2-89144-565-8, 19,95$).

Tous les dimanches, Ianik Marcil propose une recension critique d'essais de sciences humaines et sociales ou de philosophie pour mieux nous aider à décoder notre monde et ses défis - et réfléchir aux solutions qui s'offrent à nous.