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Que savez-vous de ces femmes pour les traiter ainsi, Monsieur Labeaume?

Avez-vous une idée de ce qu’elles pourraient ressentir, en particulier quand leur maire les considère moins que des citoyennes et parle d’elles comme des ordures à bannir du paysage?

24/08/2017 06:00 EDT | Actualisé 24/08/2017 06:00 EDT
Paolo_Toffanin
Une femme en burqa ou en niqab dégoûte Monsieur le Maire. Tel un rat d’égout, sa simple vue l’agresse.

« Ça braque les gens de voir les cagoulards, ça les dégoûte, comme ils sont dégoûtés de voir des femmes avec une burqa, un niqab ! Ça les agresse ! C'est incroyable comme ça avilit la femme ! C'est la religion des hommes ! Le niqab et la burqa, c'est un geste politique ! »

C'est ainsi que le maire de Québec a choisi de s'adresser à ses citoyennes et citoyens après les événements de dimanche dernier.

LIRE AUSSI: Labeaume réclame de bannir la burqa et les cagoules dans l'espace public

Une femme en burqa ou en niqab dégoûte Monsieur le Maire. Tel un rat d'égout, sa simple vue l'agresse. Il faut donc, avec des lois, nettoyer le paysage de Québec. Son image doit rester limpide et plaisante pour les touristes. N'est-ce pas plus important, les touristes, compte tenu des milliers de dollars qu'on dépense pour les attirer ? Peu importe si pour cela, on doit cloitrer chez elle, une poignée de citoyennes. Elles ne sont de toute façon que des burqas et des niqabs, de misérables morceaux de tissus sombres, des taches sur la belle toile de Québec. Et d'ailleurs, que pourrait ressentir une tache ? Que mériterait-elle, sinon du « Karcher », pour reprendre les mots d'un ancien ministre français ?

Avez-vous une idée de ce qu'elles pourraient ressentir, en particulier quand leur maire les considère moins que des citoyennes et parle d'elles comme des ordures à bannir du paysage, juste parce qu'il n'a pas accès à leurs visages ?

« C'est incroyable comme ça avilit la femme ! » Vraiment Monsieur le Maire ? N'est-ce pas ce que vous faites avec vos mots ? Que savez-vous de ces femmes pour les traiter ainsi ? Leur avez-vous parlé ? Avez-vous une idée de ce qu'elles pourraient ressentir, en particulier quand leur maire les considère moins que des citoyennes et parle d'elles comme des ordures à bannir du paysage, juste parce qu'il n'a pas accès à leurs visages ? Avez-vous vraiment à cœur la situation de ces femmes ? Savez-vous qui elles sont, ce qu'elles font, ou ce qu'elles apportent à votre ville, leur ville ? Il y a beaucoup d'autres moyens bien plus subtils pour avilir les femmes et parce qu'ils sont subtils, vous ne pourrez pas en faire l'objet de vos discours.

C'est la religion des hommes, dites-vous ? C'est tellement ironique venant d'un homme qui veut légiférer contre les droits d'une partie de ses citoyennes ! Choisir de porter la burqa ou le niqab ou ne pas les porter pourrait être politique. En revanche, ce qui est de la pure politique ou plutôt un dérapage politique, c'est d'en faire l'objet de votre discours dans un contexte de tension et de montée de la violence sans aucun rapport avec ce que choisit de porter une femme.

Ce qui dégoûte vraiment, c'est d'assimiler une partie de ses citoyennes à des « cagoulards » qui troublent l'ordre public, simplement parce qu'elles sont des femmes, qu'elles ont faits des choix différents dictés par leur foi et qu'en plus, elles sont en situation minoritaire.

Ce qui agresse vraiment c'est que celui qui est censé défendre ses citoyennes et citoyens sans distinction profite de sa tribune pour régler ses comptes avec la minorité d'une minorité d'entre eux.

N'avons-nous pas un travail à faire sur nous-mêmes pour comprendre pourquoi certaines choses nous dérangent, nous dégoûtent ou nous agressent ?

Il y a tellement de choses qui pourraient dégoûter ou agresser les gens ; allons-nous avoir des projets de loi pour que personne ne le soit plus? N'avons-nous pas un travail à faire sur nous-mêmes pour comprendre pourquoi certaines choses nous dérangent, nous dégoûtent ou nous agressent ?

La religion est une question sensible au Québec. On l'a mise de côté, mais on ne l'a pas complètement réglée. Et tant que nous tournons le dos à cette réalité, aucune loi sur la neutralité religieuse ni aucune charte sur la laïcité n'apaiseront nos malaises.

Il y a à peine six mois, vous n'auriez pas tenu de tels propos, Monsieur Labeaume. Vous auriez même attaqué celui ou celle qui en aurait été l'auteur, parce que le poids des mots, nous le savons toutes et tous, peut être dévastateur, incendiaire et fatal. Il y a des mots qui dégoûtent, agressent et divisent. Il y a aussi des mots qui apaisent, guérissent et rassemblent. Alors quand on bénéficie d'une tribune comme la vôtre, on n'improvise pas ses paroles. On fait du choix des mots, une responsabilité !

Pour finir, Monsieur le Maire, toute citoyenne, qu'elle porte une burqa, un niqab ou pas vous dira qu'entre deux mètres carrés pour sa dépouille et être respectée dans ce qu'elle est de son vivant, le choix est facile à faire !

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