LES BLOGUES

Trump : à défaut de pouvoir voter, nous pouvons agir

24/11/2016 07:44 EST | Actualisé 24/11/2016 07:44 EST

Nous, au Canada, aux côtés d'autres personnes du monde entier, n'avons pas pu voter aux dernières élections américaines. Toutefois, nous devrons vraisemblablement en souffrir les conséquences à l'échelle internationale. Devons-nous rester inactifs, comme à l'habitude, et assister au déroulement des choses, y compris des possibles effets catastrophiques des changements climatiques, si rien n'est fait?

De plus, devons-nous continuer de rester impassibles tandis que, à Alep et ailleurs, des collectivités sont détruites, alors que quelques grandes puissances manœuvrent en arrière-scène? Aujourd'hui, une autre de ces puissances aura un tyran à sa barre - un danger public avec le doigt sur le bouton nucléaire. Les tyrans s'admirent peut-être les uns les autres, mais qu'advient-il lorsqu'ils s'énervent les uns contre les autres?

Du reste, Donald Trump a peut-être rendu au monde entier un fier service en faisant remonter à la surface des problèmes graves qu'on ne peut plus tolérer.

Assez de ces grandes puissances mondiales Imaginez une ville avec un gouvernement faible et sans corps de police. Les gangs rôderaient dans les rues, s'empareraient du territoire et s'affronteraient pour obtenir divers avantages. C'est précisément le monde dans lequel nous vivons actuellement. Trois puissances politiques arpentent la planète, usant de leur influence, tandis qu'une force économique nommée mondialisation permet aux riches de ce monde d'en faire voir de toutes les couleurs aux autres.

Nous connaissons tous la noble Amérique, la défenseure de la liberté, comme à l'occasion de la Seconde Guerre mondiale et du Plan Marshall qui s'est ensuivi. Néanmoins, il n'en faut pas pour autant oublier la méchante Amérique, celle de la guerre au Vietnam et en Iraq, et celle des incursions répétées en Amérique latine. Sommes-nous sur le point de nous heurter de nouveau à la méchante Amérique - l'Amérique dans toute sa grandeur retrouvée? Le pouvoir corrompt, qu'il s'exprime en anglais, en russe ou en mandarin.

Nous ne choisissons peut-être pas les dirigeants des grandes puissances, mais nous pouvons sans aucun doute contester le contrôle démesuré que ces puissances, ainsi que la mondialisation, exercent sur nos destins. Songez à un conseil, à une coalition et à des collectivités interreliées.

Un conseil de démocraties pacifistes Cinq pays dominent les Nations Unies : les membres permanents du Conseil de sécurité. Ce conseil pourrait porter le nom de Conseil de guerre, puisque ces cinq pays disposent d'un arsenal d'armes nucléaires et ont des antécédents de tyrannie, que ce soit sous forme de colonialisme ou d'incursions belliqueuses. Ce sont également les cinq plus grands pays exportateurs d'armes au monde.

Imaginez au lieu un Conseil de paix formé de pays démocratiques sans armement nucléaire, sans antécédents d'incursions militaires récentes et avec des exportations négligeables d'armes.

Cela vous semble impossible? Ce pourrait être possible par le simple fait de le créer. Imaginez si le pape François, le dirigeant probablement le plus respecté de la planète, invitait à une première rencontre plusieurs de ces pays, dans le but de définir la mission et de choisir les membres d'un tel conseil. Ce conseil pourrait comprendre des pays particulièrement présents en matière de maintien de la paix (comme la Suède et le Canada), des démocraties d'Amérique du Sud et d'Afrique (par exemple l'Uruguay, le Ghana et le Brésil, quand celui-ci se prend en main politiquement), le Costa Rica (qui s'est départi de ses forces armées en 1948), et peut-être la Corée du Sud, en Asie (lorsqu'elle aura réglé ses problèmes actuels).

Plutôt que de vous moquer de cet amalgame de puissances périphériques, songez au nombre de pays du genre qui existent, et à l'influence qu'ils pourraient avoir en collaborant pour bâtir un monde plus sécuritaire. Accepter cette forme d'influence - celle de la paix au lieu de la puissance -, et le ridicule pourrait s'appliquer aux membres permanents et obstinés du Conseil de sécurité.

Un tel conseil pourrait se pencher sur des questions comme celle de la distribution inéquitable de la richesse dans le monde et celle de l'effondrement récent de tant de démocraties. Sans statut officiel, ou même une seule journée avec ce statut, le pouvoir d'un tel conseil dépendrait des efforts déployés par les institutions et les gens sur le terrain.

Une coalition d'ONG engagés Les organismes non gouvernementaux (ONG) abondent dans le monde, chacun avec sa propre mission. Amnistie internationale s'occupe des droits de la personne, Greenpeace de l'environnement, Médecins Sans Frontières des conséquences médicales de calamités. Pourtant, bon nombre de ces problèmes ont une cause commune, à savoir les déséquilibres qui se répandent dans le monde aujourd'hui : la domination de l'économie sur le social, la capacité des entreprises mondiales à intimider les gouvernements souverains, et l'influence déséquilibrée des trois grandes puissances. Imaginez, alors, une coalition d'ONG engagés qui pourrait défendre la mise en place d'une vision percutante et constructive - un manifeste pour l'équilibre - autour de laquelle des personnes concernées de partout pourraient se rassembler.

Des collectivités interreliées de « bonnes personnes » Un message à l'égard des Trump, Brexit et autres votes du même acabit est que les gens n'ont jamais été si prêts à agir en fonction du ressentiment qu'ils éprouvent. Ce qui leur manque, cependant, c'est une vision percutante à substituer à cette rhétorique trompeuse des politiciens populistes. Cela pourrait déclencher un mouvement de collaboration parmi, appelons-les, les « bonnes personnes » du monde entier - les gens qui se préoccupent de la décence et de la démocratie.

La collaboration est une affaire de collectivités, pas de réseaux. (En cas de doute, demandez à vos « amis » Facebook de vous aider à repeindre votre maison.) Par conséquent, la véritable force du changement est une affaire de groupes communautaires sur le terrain, soient-ils en réseau à travers le monde. Si Amnistie internationale à elle seule compte sept millions de membres, songez au nombre d'autres personnes qui sont membres de groupes dans différentes collectivités, et au nombre de groupes qui se formeraient si un cri de ralliement franc dans l'intérêt du changement était lancé.

Bon, alors, qu'attendons-nous? Tous les éléments nécessaires sont en place pour déclencher un mouvement d'action à l'échelle mondiale : des pays pacifistes sont peut-être prêts à travailler ensemble; les médias de masse à faire ressortir les excès de notre monde déséquilibré; les ONG à articuler une vision percutante dans l'intérêt du changement; les groupes communautaires de personnes concernées déterminés à apporter les changements nécessaires; et les médias sociaux à relier ces collectivités en un mouvement planétaire.

Ces groupes communautaires pourraient exercer des pressions afin que leurs gouvernements légifèrent et réglementent dans l'intérêt d'un meilleur équilibre, et soutiennent les entreprises qui agissent de façon responsable, tout en ciblant les entreprises et les gouvernements qui ne le font pas, grâce à cet outil bien rodé par les alliances internationales qu'est le boycottage. Imaginez la puissance que cela pourrait avoir en partant de la base, à la grandeur du globe.

Est-ce là de la justice vigilante? Absolument pas. Il s'agit de bien tirer profit du marché, un concept bien connu des entreprises, ainsi que du président élu Donald Trump, sans parler de Vladimir Poutine et de Xi Jinping. Après tout, nous avons le droit de ne pas acheter, et l'acheteur, comme le vendeur a le droit de se méfier.

Je rêve en couleur? Peut-être, mais pour de bonnes raisons. L'autre option tend du scénario catastrophe qui pourrait détruire notre planète, et notre descendance.

Henry Mintzberg est titulaire de la chaire Cleghorn et professeur en sciences de la gestion de l'Université McGill à Montréal et auteur de Rééquilibrer la société... pour un renouvellement radical au-delà de la gauche, de la droite et du centre. (henry.mintzberg@mcgill.ca)

Manifestations contre Donald Trump (9 novembre 2016)