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Lutte contre la pauvreté : même ministre, mêmes préjugés

Si l’objectif est réellement d’augmenter la participation des premiers demandeurs à ce programme, et non de punir les plus vulnérables, le ministre ne peut continuer sur la même voie en ignorant l’avis des experts et des acteurs du milieu.

17/10/2017 06:00 EDT
Getty Images/iStockphoto
Nous croyons, à l’instar de nombreux acteurs du milieu communautaire, de la santé, des services sociaux et de la société civile, que le ministre fait fausse route.

Si nous devions résumer le remaniement ministériel sur le plan de la lutte contre la pauvreté, nous dirions : « le même ministre, les mêmes préjugés, le même échec appréhendé ». L'inertie affirmée le 11 octobre dernier confirme que nous devrons encore attendre un autre plan de lutte contre la pauvreté, alors que les objectifs des derniers n'ont toujours pas été atteints. Il semble aussi que notre espoir que soient retirées les sanctions imposées aux prestataires de l'aide sociale par le projet de loi 70, c'est-à-dire de les pénaliser s'ils refusent de participer au programme Objectif emploi, est bel et bien mort.

Rappelons en effet que dans son projet de règlement déposé cet été en catimini, le ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais, a confirmé son intention d'amputer de plus de 35 % la prestation de base d'une personne seule qui, pour une raison ou une autre, ne pourrait se conformer au plan d'intervention. Cette prestation passerait donc de 628 $ à 404 $ par mois.

Nous croyons, à l'instar de nombreux acteurs du milieu communautaire, de la santé, des services sociaux et de la société civile, que le ministre fait fausse route.

Nous croyons, à l'instar de nombreux acteurs du milieu communautaire, de la santé, des services sociaux et de la société civile, que le ministre fait fausse route. En effet, les expériences démontrent que les mesures punitives n'ont aucun succès, qu'elles n'aident pas les personnes à intégrer le marché du travail ni à compléter une formation.

Malgré cela, le ministre a toujours refusé de reculer. Mais l'opposition se poursuit, alors que de nouvelles voix se sont élevées contre ces mesures.

Le 20 septembre dernier, les directeurs de santé publique de Montréal et de la Montérégie ont prévenu le ministre, études à l'appui, des effets pervers de telles mesures. Ils affirment que réduire les prestations des plus démunis d'entre les plus démunis à 404 $ par mois poussera des milliers de Québécois vers la rue, vers une extrême pauvreté.

Le lendemain, le 21 septembre, l'éditorialiste Brian Myles s'interroge lui aussi sur la pertinence des pénalités visant les prestataires de l'aide sociale qui ne participeraient pas à Objectif emploi. Il rappelle que leur nombre est à son plus bas depuis 1976 et que plus de la moitié d'entre eux quittent l'aide sociale après un an. Comme nous, il se demande : quel mal ces pénalités sont-elles censées éradiquer?

Puis, le 22 septembre, le porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté, Serge Petitclerc, citant un ouvrage scientifique, affirme que « [l]e seul remède que nos gouvernants aient trouvé ces dernières années pour s'attaquer à l'inertie de certains prestataires fut le recours à la coercition ou à "l'activation", mais cette stratégie ne donne pas les résultats escomptés simplement parce qu'elle repose sur une conception simpliste et tout aussi bureaucratique de l'activité humaine ». Cette citation, que le ministre ne connaît que trop bien, provient de la page 76 du livre Un revenu garanti pour tous, qu'il a lui-même publié en 2001...

Des voix provenant du monde syndical s'ajoutèrent, le 1er octobre dernier. En effet, les présidents et présidentes des plus grandes centrales syndicales ont fait écho à tous les acteurs qui réclament la suspension de ces mesures punitives, vu tous leurs effets négatifs. Ils souhaitent qu'on privilégie, plutôt, les mesures d'action positives, rappelant au passage que leur conclusion est partagée par l'ancienne ministre libérale de l'Emploi et de la Solidarité sociale, celle qui, en 2005, avait retiré un programme obligeant les prestataires de moins de 25 ans à participer à un parcours d'insertion en emploi, car cette obligation avait un impact négatif.

Or, le ministre Blais répondit, le 8 octobre dernier, qu'il n'était pas question d'abolir le programme Objectif emploi, puisque celui-ci a comme but « d'augmenter la participation des premiers demandeurs, et non pas de punir qui que ce soit » et qu'incidemment, son gouvernement a choisi « d'augmenter l'aide de dernier recours ».

Je tiens simplement à rappeler au ministre que les différents acteurs s'étant prononcés ces dernières semaines ne demandent pas l'abolition du programme Objectif emploi.

Je tiens simplement à rappeler au ministre que les différents acteurs s'étant prononcés ces dernières semaines ne demandent pas l'abolition du programme Objectif emploi. Ils demandent, simplement, qu'on en retire les mesures punitives prévues.

Si l'objectif est réellement d'augmenter la participation des premiers demandeurs à ce programme, et non de punir les plus vulnérables, le ministre ne peut continuer sur la même voie en ignorant l'avis des experts et des acteurs du milieu. Le mandat du ministre venant d'être renouvelé, nous lui demandons d'en profiter pour reconsidérer la question et, peut-être, revenir à une position plus près de celle que défendait François Blais le professeur.

Avec mes collègues Catherine Fournier et Dave Turcotte, nous réalisons présentement une tournée des régions du Québec. Nous allons à la rencontre des acteurs de la lutte contre la pauvreté et tous nous le disent : l'aspect punitif du programme Objectif emploi doit être éliminé; l'État doit lutter contre la pauvreté, pas contre ceux et celles qui la vivent.