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Carnet de voyage d'un clown: camp de réfugiés d'Idomeni

17/06/2016 10:08 EDT | Actualisé 18/06/2017 05:12 EDT

10 mai: la performance de notre vie

Je travaille pour The Flying Seagull Project, un cirque de Londres. On est à Idomeni, le plus gros camps de réfugiés de la Grèce. En plein milieu d'une traque de chemin de fer abonnée et près des wagons délabrés qui servent maintenant de maisons temporaires à ces familles, on offre un spectacle. Ça se passe à merveille. Les rires d'enfants résonnent de partout.

the flying seagull project

Soudainement, j'entends deux coups de feu. Le temps s'arrête pendant trois secondes, qui paraissent une éternité. Tout fige... le spectacle, la dizaine de clowns et la centaine d'enfants. Puis, j'entends un collègue dire «Chaplin», ce qui me ramène subitement sur terre. «Chaplin», c'est notre code d'urgence... ça veut dire qu'on doit évacuer le plus rapidement possible.

Pas le temps de niaiser. On se dépêche à ramasser les valises, les accessoires et les instruments de musique. On fuit le plus rapidement possible et on se fraye un chemin à travers les wagons. Certains rampent en dessous, à travers les excréments. Avant de traverser, je jette un regard derrière et j'aperçois un groupe d'hommes en colère avec des tuyaux de métal dans les mains en guise d'arme... prêts à attaquer je ne sais trop qui et je ne sais pourquoi.

On trouve refuge plus loin, près de notre van. On est en sécurité, loin de l'action. Les enfants nous ont suivis. Ils nous demandent de continuer le spectacle. Ce qu'on fait sans hésiter.

Les rires des enfants sont un contraste magnifiquement épouvantable avec les bruits que j'entends au loin... des chicanes d'adultes, des cris et des combats.

J'ai peur.

Je suis ébranlé.

J'en reviens pas que ce soit leur quotidien.

Les enfants eux, n'ont pas peur. Ils sont en sécurité. Ils sont dans cette place magique où on les transporte à chaque spectacle. Cet endroit où tout devient possible. Cet endroit qui préserve leur enfance. Fait qu'on se donne comme jamais. On offre la performance de notre vie.

20 mai: Ash

ash

Cette étrange bête poilue, c'est Ash Perrin, mon ami et mon boss dans The Flying Seagull Project. C'est un expert dans l'art de performer dans les lieux les plus chaotiques. Depuis 15 ans, il investit tout son temps et son énergie à faire rire les enfants les plus vulnérables de la terre. J'ai appris plus en deux semaines à ses côtés, que dans toutes mes formations de clown réunies. Malheureusement, nos routes se séparent. Il doit retourner d'urgence à Londres, car sa mère est très malade. Merci pour tout Ash. Merci d'exister. Merci de me faire confiance. Je suis fier d'être un Seagull et je promets de faire honneur à ton travail et ce jusqu'à la dernière seconde de cette tournée.

24 mai: des dizaines d'autobus

idomeni

Des dizaines d'autobus pleins à craquer de réfugiés qui se font évacuer d'Idomeni, derrière un mur de policiers qui bloque l'accès à tous les organismes d'aide humanitaire. De l'autre côté: des clowns! On est resté là des heures, à faire des tatas aux enfants, qui eux accouraient pour se coller la face à la fenêtre et exploser de joie de nous voir. Chaque jour, on aura été là pour eux... jusqu'au dernier! Au revoir les amis! Gardez espoir! Peu importe où ils vous amènent... On y sera bientôt! Promis!

26 mai: Al-Raqqah

alraqqah

Y'a pas grand-chose qui me fait plus plaisir qu'un enfant qui m'offre un dessin. Mais pas cette fois. Le jeune Yaser vient d'Al-Raqqah, en Syrie. Al-Raqqah a été bombardée hier. Yaser n'a plus de famille.

2 juin: là où le train ne passe jamais

train

À Idomeni, camp de réfugiés improvisé dans une gare de train abandonnée. Chaque jour, avec sa petite valise, Awira attendait le train pour l'Allemagne. Elle gardait espoir. Idomeni est fermée, la police a évacué tout le monde. Désormais, elle doit être dans un camp militaire. Là où le train ne passe jamais.

3 juin: Pablito

pablito

Cet étrange truc rose, c'est Pablito, un clown incroyable et un nouvel ami précieux. Tandis que bien des organismes prennent un million de précautions et dorment dans des hôtels confortables... Pablito fonce dans le tas! Il vit dans les camps et dans les mêmes conditions que les réfugiés. Il devient l'un des leurs, partage leur quotidien et créer des liens indescriptibles avec eux. À lui seul, il débarque dans les endroits les plus intenses et réussit à avoir autant de résultats qu'une troupe de clowns au complet. J'ai tellement appris et eu de plaisir à le suivre et à faire des spectacles avec lui!!

Aujourd'hui, il retourne en Espagne, mais je ne suis pas triste! Car bientôt, je serai en tournée avec lui et son fantastique organisme Contaminando Sonrisas... au Burkina Faso! Muchas gracias Pablito!! Te quiero amigo!

14 juin: c'est pas un film, c'est la vraie vie

idomeni

Des fois, la situation est tellement merdique ici, tellement irréelle, qu'on dirait un scénario de mauvais film. Tsé, quand ya toujours un truc pas possible de plus qui se passe... juste pour rajouter au drame? Par exemple, hier, 200 manifestants d'un regroupement néonazi se sont rassemblés devant le camp militaire de Vasilika, pour protester CONTRE les réfugiés. Ironiquement, les réfugiés (qui ne parlent pas la même langue) croyaient qu'ils manifestaient POUR leur cause. Ce qui aurait eu beaucoup de sens, puisque les Nations Unies venaient de décréter les conditions horribles de ce camp comme une violation des droits de l'homme. Ça fait que les réfugiés sont allés à leur rencontre, pour leur souhaiter la bienvenue. C'est là que la police a dû intervenir pour essayer d'empêcher les manifestants de tabasser les réfugiés.

Mais c'est pas un film. C'est la vraie vie. Avec toutes les épreuves qu'ils traversent et la souffrance qu'ils vivent au quotidien... les réfugiés doivent en plus continuellement être la cible de nos peurs... de toute cette haine et de cette violence. Ça fait aucun sens. Ils demandent juste à vivre une vie normale, en paix.

Ça fait que je vais retourner faire ce qui me semble le plus sensé dans ce genre de situation: jouer, aimer et rire avec eux.

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