En 2009, j'ai assisté à une projection de l'excellent documentaire Le monde selon Monsanto, suivi d'une conférence de son auteure Marie-Monique Robin. Non seulement ce documentaire a changé ma perception sur l'agriculture, les OGM et la bouffe transgénique, elle a surtout changé ma perception sur le droit d'auteur...
Grâce à ce documentaire, j'ai découvert que Monsanto a entre autres pris le vrai «blé naturel», lui a quelque peu modifié son ADN avant de le mettre sous brevet pour officialiser son nouveau chef-d'œuvre... le «blé version 2.0». Bref, Monsanto a remixé le blé et s'est autoproclamé l'inventeur du blé qui, par des stratégies politico-douteuses, se retrouve inévitablement dans nos assiettes, trois fois par jour. Si Dieu a créé le blé, il a certainement dû se retourner dans sa tombe.
Dans la même année, un ami m'a recommandé un autre excellent documentaire: RIP: A Remix Manifesto (accessible gratuitement à tous sur le Web). J'ai dès lors appris que Walt Disney avait pris des histoires existantes pour les bonifier et les raconter à sa manière. Après s'être inspiré de plusieurs contes comme Cendrillon, Alice au pays des merveilles, Blanche Neige et Pinocchio, Walt Disney a pris ces œuvres appartenant à tous (œuvres du domaine public) pour en faire exclusivement les siennes, désormais protégées par le Copyright. En modifiant le bien commun pour s'en rendre exclusivement propriétaire, Disney est devenu un «Robin des bois inversé»; il prenait des œuvres existantes pour en faire de nouvelles, en les mettant sous le Copyright. Il a donc transformé, voire condamné, des œuvres libres d'utilisation (pour tous) en œuvres qui lui étaient désormais exclusives.
Pour en revenir à cette projection du film Le monde selon Monsanto, au terme du film et de la conférence de son auteure, j'en ai profité pour poser à Marie-Monique Robin une seule (et longue) question que voici : «Vous avez dénoncé l'attitude immonde de Monsanto dans votre film. Vraisemblablement, ce qui permet à Monsanto d'agir ainsi, c'est le brevet sur lequel s'érige tout son monopole d'action, son exclusivité à contrôler les semences du monde entier et, par conséquent, les marchés de l'agriculture et de l'alimentation planétaire qui en dépendent. En revanche, vous avez fait un film merveilleux dénonçant cette situation. À mon humble avis, ce film doit être vu et entendu par chaque être humain de la planète, pour les conscientiser, afin que les choses changent réellement. Seriez-vous prête, Mme Robin, à abandonner le «brevet» que vous détenez sur votre film, afin d'en assurer un rayonnement garanti par la force de la copie, du partage, de la citation, du remix, du piratage, permettant ainsi à tous d'avoir accès à votre œuvre?»
Inutile de vous dire à quel point Marie-Monique Robin m'a précisé qu'elle tenait à son droit d'auteur, ce genre de brevet qui lui confère l'exclusivité d'exploiter son propre film, à l'instar de Monsanto jouissant d'un brevet lui octroyant un monopole sur les semences de la planète et la nourriture que nous mangeons trois fois par jour. Plus ça change, plus c'est pareil...
Walt Disney s'est inspiré de ses prédécesseurs pour créer son univers; Monsanto s'est approprié l'œuvre de la Nature pour en faire la sienne, condamnant les humains à être dépendants de cette corporation multinationale, sans foi ni loi, cotée en bourse. Aujourd'hui j'écris un article où je reprends des idées de Lawrence Lessig, le père du Creative Commons et l'auteur du livre Culture Libre. Bref, il semble normal de se fonder sur l'œuvre d'autrui pour construire les siennes. C'est ce qu'on appelle l'«inspiration». Et j'ose espérer que mon œuvre sera reprise, remixée, partagée, copiée, d'une manière ou d'une autre, pour que mes idées rayonnent.
En ces débuts de 2012, le gouvernement états-unien tente maintenant de faire passer la SOPA (Stop Online Piracy Act) et le PIPA (Protect IP Act) pour s'offrir ainsi le pouvoir de couper les revenus ou le trafic Web vers des sites comme Youtube ou Wikipedia, advenant qu'ils permettent la violation du droit d'auteur d'œuvres protégées... Or, on se servirait du droit d'auteur d'une minorité pour justifier la censure, la compétition déloyale des gros joueurs Web envers les plus petits ou même le déclin de la liberté d'expression d'une majorité menaçante envers une classe politique minoritaire. La Chine quoi! Regardez cette petite vidéo qui explique tout.
Tout ça se déroule à l'heure où des Arabes se créent une liberté d'expression virtuelle sur les réseaux sociaux, afin d'organiser la chute de leurs vieux dictateurs; au moment où 99% de la planète revendique plus d'équité et de partage de la richesse détenue par 1% de la population; où de plus en plus de créateurs préfèrent voir leurs œuvres être sous licences Creative Commons afin de mieux consentir à leur partage, leur remix, leur copie, plutôt que de les embarrer dans un Copyright restrictif. Plus récemment, en France, la SACEM a adopté les œuvres Creative Commons... tandis que les États-Unis s'entêtent à vouloir tout contrôler sur le Web.
Culture, agriculture, droit d'auteur, brevet : même combat. Ce n'est pas ce qu'on invente qui a de la valeur; c'est ce qu'on en fait !
Pour éviter qu'un Web parallèle ne voie le jour, le droit d'auteur sous sa forme actuelle devra nécessairement muter afin de mettre à l'avant-plan le partage des idées, de la connaissance, de la libre expression et de la culture en général. Des modèles économiques viables s'en suivront, assurément.
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Cet article L'Aberration du droit d'auteur, par Guillaume Déziel est mis à disposition de la collectivité selon les termes de la licence Creative Commons BY-NC-SA (Paternité - Pas d'utilisation commerciale - Partage des conditions initiales à l'identique 3.0 Unported). Toute autorisation au-delà du champ de cette licence peut être obtenue au www.guillaumedeziel.com/contact/.
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Sébastien Dhavernas: Pensée magique, distortions et sombres complots
Bien franchement, mettre les artistes indépendants sur le même pied que Monsanto et Walt Disney c'est avoir une vision bien étriquée.
De plus, je vous invite à lire cette article qui explique la différence entre le bien rival et le bien non-rival : http://guillaumedeziel.com/complements/le-bien-rival-versus-le-bien-non-rival/
Votre musique, une fois enregistrée et numérisée, devient un bien «non-rival». Votre spectacle vivant (live) ne l'est cependant pas. L'électricité, vos vêtements et votre logement sont de l'ordre des bien rivaux.
J'ai mis beaucoup de temps à piger la différence entre ces 2 types de biens. Depuis, j'en viens à la conclusion claire qu'il vaut mieux se servir de ce qu'on ne contrôle plus pour mieux vendre ce que l'on contrôle à 100%; il vaut mieux se servir de la musique dématérialisée, omniprésente, omni-accessible, comme un produit d'appel pour stimuler une demande pour des biens et services sur lesquels on a encore un plein contrôle de l'offre.
Bonne lecture!
Guillaume Déziel
Entre-temps, vous connaissez ma position : Il devrait être formellement INTERDIT d'assujettir l'agriculture à la propriété intellectuelle... La propriété intellectuelle est la genèse sur laquelle s'appuie l'agissement de Monsanto qui, disons-le franchement, tient maintenant la plupart des agriculteurs de la planète par les couilles, les menant même vers le suicide pour certain...
Une telle logique chez vous, celle de justifier le «cadenas du Copyright» sur une semence par la recherche et développement dont elle a bénéficié, ne peut que laisser libre passage à un monstre semencier (ou monstrueux semencier) comme Monsanto, à contrôler toutes les semences de la planète...
Et ni vous, ni moi ne souhaitons cela, je présume. Puisqu'il s'agit, en bout de piste, de ce que nous mangeons 3 fois par jours.
Bonne écoute du documentaire!
Guillaume Déziel
Ironiquement, après l’ère de la communication on s'enligne vers un monde ou l'information va être contrôler par une minorité... sous prétexte de la protection des gens... et les plus débrouillards vont s'organiser en petit réseau clandestins...
Plus ça change plus c'est pareil! :)
À mon humble avis, si un artiste est trop «vedge» pour ne rien faire avec son oeuvre en 14 ans, il devrait «faire autre chose» ou «laisser faire les autres faire quelque chose» avec son oeuvre. Ce n'est pas ce que l'on crée qui est important dans une économie; c'est ce qu'on en fait!
Dans un univers où les créateurs choisissent consciemment le type de licence qu'il souhaite privilégier pour leur oeuvre, il serait important que les Société de gestion de droit (comme la SOCAN ou la SODRAC) intègrent le Creative Commons à leur activités. Pour le bien des créateurs dit «originaux». Pour le bien des créateurs d'«oeuvres dérivées».
J’espère avoir répondu à tes questions.
Au plaisir d’interagir avec toi à nouveau.
Guillaume Déziel