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Négocier avec les talibans, une option viable pour le dossier afghan?

08/04/2014 11:54 EDT | Actualisé 08/06/2014 05:12 EDT

Dernièrement, les spécialistes se relaient pour analyser le futur afghan et les élections présidentielles. Les opinions diverges et les pistes de solutions aussi. Plusieurs croient que les insurgés devraient être inclus dans un processus de paix. Malheureusement, je ne suis pas de ceux favorables à de futures négociations entre le gouvernement de Kaboul et le leadership taliban. Je vais tenter d'exposer de façon concise tous les objets de mon argumentation.

D'abord, les pourparlers avec les talibans ont toujours mené à l'impasse. Les Américains et les Afghans ont tenté à plusieurs reprises de favoriser les échanges en concédant certaines demandes aux Talibans. Des prisonniers relâchés, des resserrements législatifs plus conservateurs, etc. À chaque fois, les espoirs étaient brisés par des attaques, des assassinats ou des explosions sans merci. Cette expérience répétée depuis plusieurs années a prouvé que les talibans ne sont pas des interlocuteurs fiables.

De plus, la Shura de Quetta et le leadership taliban avec lesquels les élites souhaitent négocier sont de plus en plus déconnectés des réalités afghanes, ou du moins, de celles des régions non pachtounes. Tous installés depuis plusieurs années au Pakistan, ou dans les pays du Golfe, ils sont pour la plupart devenus des hommes d'affaire, soi dans le trafic illicite, l'extorsion ou le narcotrafic, comme l'explique Julian Schofield dans Terrorisme et Insurrection(2013). Ils réussissent toujours à diriger le mouvement car ils ont les moyens financiers et conservent encore des liens avec les chefs des groupes régionaux, locaux et les mullahs de villages. Selon moi, ils ne sont aucunement des interlocuteurs viables pour parler du futur afghan puisqu'ils ont grandement contribué à la destruction du pays et qu'ils ne représentent qu'une minorité de la population et du territoire.

Les militants talibans de bas niveaux sont quant à eux, bien différents du leadership. Souvent mal éduqués, instrumentalisés, même s'ils peuvent être plus radicaux que leurs prédécesseurs, ils ne représentent pas nécessairement une base très fidèle pour les insurgés. Je crois que si la Communauté Internationale continue à s'investir dans le pays, les défections talibanes en faveur des projets agricoles, de l'armée ou des écoles seront de plus en plus fréquentes.

Il suffit de parler avec des Afghans quotidiennement ou de suivre le pouls de Kaboul pour voir de manière explicite que la société afghane ne veut plus rien savoir des Talibans.

"Afghans don't believe the Taliban are the real issue, because they are just a proxy army fighting on behalf of a larger strategic agenda," said Samad, now a senior fellow at the New America Foundation. "Talk to any Afghan about the taliban, whether they are Pashtun or not, and they will point to the group's sanctuaries and support networks in Pakistan as the real source of the problem." Source: Defense One.

Des manifestations pacifiques, la création de milices -quoi que controversées - pour repousser les insurgés ainsi que les accusations constantes envers le Président Karzai de maintenir des liens serrés avec «ses frères», expression utilisée par certains Afghans pour définir les Talibans, prouvent cette lassitude populaire envers les insurgés.

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Source: Facebook.


Alors que tous les trois candidats favoris pour l'élection présidentielle ont annoncé qu'ils signeraient l'Accord Bilatéral de Sécurité(BSA) sous les recommandations de la Loya Jirga et que la population s'exprime férocement contre la violence et la présence des talibans, négocier avec ces derniers représente un effort inutile.

Plusieurs observateurs plus ou moins «spécialistes» proclament haut et fort que les talibans reprendront le pouvoir à Kaboul dans un futur à court ou moyen terme. Je suis très sceptique face à ces déclarations. Comme mentionné plus haut, la résistance civile est forte. Les services de sécurité et la Direction de la Sécurité Nationale (NDS) ont prouvé dans les dernières semaines et les derniers mois par plusieurs attaques concluantes et par plusieurs arrestations de hauts combattants taliban,s qu'ils sont en mesure de maintenir le pays dans une paix relative. Le BSA doit cependant être signé; il est impératif pour la continuité de cette sécurité nationale.

Il faut se rappeler aussi que les conditions qui ont mené à la réussite de la montée des talibans dans le pays dans les années 90 résultaient d'une guerre civile entre différentes factions et l'emprise de fer que les seigneurs de guerre exerçaient dans leurs zones d'influences. Si ces «war lords» s'allient à Kaboul et qu'un processus de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion(DDR) de ces combattants dans les services de sécurité et la société civile est accompli adéquatement, l'État afghan pourra exercer le monopole de la violence, empêcher au meilleur de ses moyens les cas de violence, de vols et de viols dans l'entièreté du pays. Les talibans n'auront donc aucun appui pour monter en puissance et ils devront se restreindre à une insurrection qui pourra être combattue par les armes, et par deux autres moyens fondamentaux qui suivent.

Ainsi bien connu, la force militaire ne peut être la seule solution pour contrer cette violence. Comme abordé plus haut, les programmes de création d'emplois, de redressement de l'économie et de développement de l'éducation sont selon moi, le pilier pour mater cette insurrection. Le troisième élément fondamental, celui qui n'a pu réussir depuis le début du conflit, est de créer une entente viable avec le Pakistan, son armée et surtout ses espions, l'Inter-Service Intelligence(ISI). Les liens entre ce dernier et les talibans ne sont plus à prouver. Même si les experts ne s'accordent pas sur l'ampleur et l'importance de ceux-ci, on peut croire que les talibans survivent, se déplacent et son approvisionnés par les services pakistanais. Les négociations avec eux doivent être entreprises férocement pour conclure une entente le plus rapidement possible.

Toutefois, les Pakistanais ont longtemps fait preuve de très mauvaise foi dans le dossier afghan et je crois qu'ils ont l'intention de continuer ainsi pour déstabiliser leur voisin et donc favoriser leurs intérêts économiques et stratégiques dans la région. Pour forcer la collaboration du Pakistan, des sanctions peuvent être appliquées contre eux par les principaux partenaires économiques du pays. Sur ce point, une pétition circule pour encourager les gouvernements occidentaux à sanctionner directement l'ISI afin de l'obliger à faire preuve de bonne volonté dans le processus. L'appui et la pression de la Communauté Internationale, des Américains, couplés avec une bonne foi réelle d'Islamabad et des autorités de l'ISI qui est parfois défini comme un État dans un État vu son indépendance du gouvernement, sont impératifs pour négocier et finalement mettre fin à cette insurrection talibane en Afghanistan.

En conclusion, l'Afghanistan est dans la bonne voie pour une paix durable. Cette paix est possible selon moi, sans les Talibans, ou du moins, sans le mouvement comme il est présentement, avec ses buts et ses moyens. Pour arriver à cette paix, aucune fausse route n'est permise car la structure est encore trop fragile. Négocier avec le Pakistan plutôt qu'avec le leadership taliban, réinsérer les combattants autant talibans que ceux des seigneurs de guerre dans des programmes viables par l'entremise de chefs intermédiaires, faire confiance aux services de sécurités afghans, écouter la société civile tout en ralliant les régions à la capitale et redoubler d'efforts pour ne pas abandonner l'allié afghan sont des solutions plus viables que de négocier avec les ennemis du pays ou de s'abandonner à une vision défaitiste qui les met au pouvoir dans quelques années.

Je n'écrirai pas sur les résultats des élections du 5 avril pour la simple raison que je ne pourrai rester objectif. Par contre, je veux souligner le travail incroyable des forces de sécurité afghanes qui continuent à me surprendre et perpétuent cette vision optimiste que j'ai de l'avenir du pays. On dit qu'une image vaut mille mots, alors je vous encourage donc à regarder cette excellente vidéo en espérant pouvoir vous convaincre à ma cause...

ANA from Kuchi Films on Vimeo.

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