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Avec Jacqueline Laurent-Auger

21/10/2014 05:25 EDT | Actualisé 21/12/2014 05:12 EST

Diplômé du Collège Jean-de-Brébeuf, je garde toujours de précieux souvenirs de mes cours de philosophie, et plus particulièrement d'éthique, où des professeurs dévoués m'ont appris à réfléchir sur les notions de justice, de liberté, d'égalité et d'humanité. J'ai encore avec moi mon agenda Brébeuf de l'année 2009-2010 où sur la page des armoiries est inscrite la devise du Collège, Viam veritatis elegi (Je choisis le chemin de la vérité).

J'ai toujours le souvenir d'un collège qui se consacre à la promotion du savoir, du jugement, et des valeurs humanistes. Des valeurs humanistes qui ont à leur cœur le respect de chaque individu, peu importe son origine, ses croyances personnelles, et sa vie privée. Des valeurs humanistes au nom desquelles nous nous devons d'apprécier le travail et les qualités de chaque individu et lutter contre le règne des préjugés. Des préjugés qui souvent causent préjudice à des gens honnêtes à qui l'on reproche à tort d'avoir posé des gestes par le passé n'ayant pas plus à l'opinion du personnel en position d'autorité.

Je pense évidemment ici à Jacqueline Laurent-Auger, une enseignante de théâtre dévouée au Collège Jean-de-Brébeuf qui a été congédiée parce que certains de ses élèves ont découvert qu'elle avait joué nue dans des films pour adultes en France il y a 40 ans.

Le Directeur général du Collège, Michel April, a justifié cette décision en évoquant un «élément de distraction» peu propice à l'apprentissage des élèves. Mme Laurent-Auger, selon M. April, «risquait de devenir en perte de contrôle de sa classe», ajoutant que tout membre du corps professoral se doit d'être un modèle. J'accuse ici M. April d'avoir fait preuve d'un manque de jugement aberrant et en pleine contradiction avec les valeurs humanistes que le Collège est censé inculquer à ses élèves.

Premièrement, selon le témoignage qu'a livré Mme Laurent-Auger à différents médias, le Collège ne détient aucune preuve que ces films datant d'il y a 40 ans constituaient un «élément de distraction» pour les élèves au point de compromettre la qualité de l'enseignement. D'ailleurs, c'est M. April lui-même qui a confié que l'enseignante de 73 ans «risquait» de devenir en perte de contrôle de sa classe, avec comme seules preuves à l'appui des propos de certains élèves, le site Internet Movie Database et une page Wikipédia.

Deuxièmement, se servir de l'«élément de distraction» comme prétexte pour justifier ce congédiement m'apparaît totalement injuste, y compris dans l'éventualité où les films vieux de 40 ans constitueraient véritablement une distraction pour les élèves de Brébeuf. Aujourd'hui, avec Internet, les adolescents sont confrontés quotidiennement à des éléments de distraction. Que Mme Laurent-Auger figure dans certains films, parmi les milliers, voire les millions d'autres films pour adultes présents sur le net m'apparaît tout à fait anodin. Surtout quand on sait qu'en 2014, l'épaisseur des murs de Brébeuf ne constitue pas un rempart contre le visionnement de films Playboy par des jeunes curieux.

Au lieu du congédiement, l'éducation m'aurait paru une option beaucoup plus sensée. Je suis certain que Mme Laurent-Auger, avec sur ses épaules de longues années d'expérience d'enseignante et de comédienne, aurait tout à fait été en mesure d'expliquer à ses élèves que l'érotisme est aussi une forme d'art, et que le fait d'avoir exposé des parties de son corps dans un film érotique, ce n'est pas la fin du monde. Sans compter que cela n'affecte aucunement ses compétences d'enseignante.

Finalement, et c'est ici où je ressens la plus grande indignation, quel est le message que véhicule implicitement la direction du Collège par ce congédiement? Il s'agit du message qui dit que, peu importe vos qualités personnelles, vos années d'expérience, et votre dévouement pour votre métier, le fait pour vos élèves de voir vos seins ou vos fesses dans un film est un prétexte suffisant pour que l'on vous montre la porte. J'en viens quasiment à pleurer en pensant à ces centaines d'élèves qui, suite à votre décision de congédier Jacqueline Laurent-Auger, Monsieur April, pensent maintenant que, après tout, Jacqueline ne méritait peut-être pas d'enseigner. Parce que le fait d'avoir exposé des parties de son corps dans un film français érotique il y a 40 ans est un prétexte suffisant pour invalider l'aptitude à l'enseignement d'une professeure dévouée.

Mais je préfère garder espoir. Je garde espoir que vous, élèves, corps professoral, employés de soutien, et anciens étudiants du Collège Jean-de-Brébeuf, saurez vous montrer solidaires et unis derrière Jacqueline Laurent-Auger et exiger des réparations de la part de la direction du Collège. Nous avons tous, quelque part en nous, dans notre présent ou dans notre passé, une Jacqueline pouvant être accusée d'élément de distraction.

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