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Quand l'intégrisme laïc se nourrit de l'intégrisme religieux

02/10/2013 12:32 EDT | Actualisé 01/12/2013 05:12 EST

Mme Benhabib,

J'ai écouté avec beaucoup d'intérêt le débat de Tout le monde en parle de dimanche dernier, auquel vous avez assisté. À cette occasion, vous étiez invitée à débattre de la Charte du PQ avec Dalila Awada, une jeune Québécoise portant le voile. Par les temps qui courent et dans le climat économique assez morose que nous traversons, j'aurais préféré que fussent invités sur le plateau de Guy A. Lepage des personnes comme Nicolas Marceau ou Pauline Marois venant donner des explications aux Québécois quant à la piètre gestion économique de la province que nous connaissons depuis un an. Néanmoins, il faut reconnaître une chose au gouvernement Marois : sa Charte réussit à détourner l'attention de la population du piètre état de notre économie. Mais puisqu'il est question de Charte, parlons de la Charte.

Le voile, un symbole sexiste?

Dès les premières minutes du débat, vous avez soutenu que la Charte ne vise aucun groupe en particulier, étant donné qu'y est inscrite l'interdiction de tout signe religieux ostentatoire pour les employés de la fonction publique. Or, vous ne vous êtes pas retenue de renchérir que le voile est davantage visé que tout autre signe religieux, étant donné que ce dernier est un «symbole sexiste» exclusif aux femmes, un symbole «tâché de sang». J'aurais bien apprécié que vous vous attardassiez davantage sur l'argument selon lequel le voile est un symbole sexiste.

Il est vrai que dans de nombreux pays, comme vous l'avez très bien souligné, les femmes sont victimes de domination masculine, de répression et de discrimination. Oui, il est vrai que dans des pays comme l'Arabie saoudite, l'Afghanistan, le Qatar ou la Syrie, les femmes sont souvent victimes de discrimination. Et dans ces pays, l'islam est également la religion dominante. Cependant, j'aimerais également vous enjoindre à éviter, dans la mesure du possible, de tomber dans des sophismes classiques. Un carré est un rectangle, mais les rectangles ne sont pas tous des carrés. Le fondamentalisme islamique est une branche de l'islam. Mais l'islam, en soi, n'est pas fondamentaliste. Ce qui veut dire que, si certaines femmes sont obligées de porter le voile, comme dans certains pays, et sont victimes de maltraitance et de domination masculine, cela ne signifie en rien que le port du voile est, en soi, un signe sexiste et de domination.

La Charte pour se protéger du fondamentalisme religieux?

Plus tard dans le débat, vous avez rappelé l'importance pour l'État d'établir des balises, de «prémunir l'État québécois de l'intrusion du religieux», en insistant sur les dommages que l'on constate dans les pays dotés d'une religion d'État. Je suis tout à fait d'accord avec vous sur le point que, pour assurer un bon vivre ensemble, il faut établir des balises. Toutefois, établir des balises ne veut pas dire priver des personnes de leur liberté religieuse. Vous avez plusieurs fois répété que vous n'avez rien contre le port du voile dans la vie de tous les jours, en dehors de la fonction publique.

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Le problème Mme Benhabib, c'est que la fonction publique est, au Québec, l'un des plus grands employeurs. Alors, interdire à une professeure d'université, à une éducatrice dans une garderie, ou à une fonctionnaire de Revenu Québec de porter le voile, n'est-ce pas là brimer la liberté d'individus dans leur vie quotidienne? L'exigence de laïcité de l'État n'implique aucunement l'imposition d'une neutralité vestimentaire stricte chez les employés de la fonction publique. La laïcité et la neutralité de l'État se lisent avant tout à la lumière de la manière dont les employés de l'État font leur travail. Comme votre adversaire, Dalila Awada, l'a si bien dit, on peut aimer et embrasser les valeurs québécoises, traiter les individus de manière égale, tout en portant le voile par convictions personnelles.

Vous m'avez particulièrement déçu lorsque, pour soutenir votre argument en vertu duquel le voile exprime une volonté de contrôler les femmes, vous avez fait référence au drame des quatre filles de la famille Shafia. Cette récupération politique d'un drame familial isolé est un exemple typique des dangers des associations maladroites entre intégrisme religieux et islam. Souvenons-nous : ces quatre filles ont été assassinées par leur père sous prétexte qu'elles refusaient de porter le voile. Il s'agit d'un crime odieux qui doit être condamné. Néanmoins, je ne peux accepter le fait qu'on en tire des généralisations sur l'islam et les rapports hommes-femmes qui ont cours chez les pratiquants de cette religion.

Au cours de mes études secondaires, collégiales et universitaires, j'ai eu l'occasion de côtoyer plusieurs musulmans, autant des hommes que des femmes, qui sont pour moi des modèles sur le plan de la tolérance, de l'égalité et de la liberté de foi. À tous ceux qui croient encore que l'islam est une religion de domination qui tente d'imposer sa suprématie sur l'occident : jamais un musulman n'a essayé de me convaincre d'adopter, de quelque façon que ce soit, sa religion. L'intégrisme religieux représente certes un danger pour nos démocraties libérales, mais ce n'est pas un problème qui se limite à l'islam. Il y a des intégristes chrétiens, des intégristes juifs, des intégristes dans toutes les religions et dans toutes les cultures. L'islam ne détient pas le monopole de l'extrémisme et de la domination masculine. C'est justement la raison pour laquelle il ne faut pas, sous prétexte de protéger l'État et la société québécoise de l'extrémisme religieux, sombrer dans l'extrémisme laïc et de neutralité. Eh oui, la modération a bien meilleur goût, et l'exigence de laïcité n'assigne pas à l'État l'obligation de contrôler l'habillement de ses employés.

Le devoir de mémoire

Vous avez également insisté, au cours du débat, sur l'importance de l'exigence de mémoire. Entièrement d'accord avec vous. Mais à ce sujet, j'aimerais vous rappeler que le christianisme est en grande partie responsable des plus grands massacres de populations humaines dans l'histoire de la civilisation occidentale. En Europe, des guerres de religion opposant catholiques et protestants ont mené à des conflits parmi les plus sanglants de l'histoire humaine. Au Québec, au cours des années Duplessis, la religion catholique, l'ultramontanisme et la presse clérico-nationaliste ont également été à la base de plusieurs maux, dont l'antisémitisme et la détermination de Duplessis d'empêcher l'arrivée de réfugiés juifs d'Europe en sol canadien-français.

Ce rapprochement entre l'Église et l'État québécois de l'époque est en grande partie incarné dans le crucifix de l'Assemblée nationale, symbole que le présent gouvernement péquiste n'est pas prêt de retirer de sitôt. Mais c'est là le moindre de mes soucis. Car historiquement, aucune religion n'a les mains propres sur le plan du respect des libertés individuelles et à ce sujet, le christianisme et le crucifix sont tout autant tâchés de sang que l'islam et le voile. Mais il faut reconnaître que la religion est aussi un élément d'identité fort chez de nombreux individus et, qu'en tant que société démocratique libérale, nous nous devons de respecter les croyances des individus provenant de différents horizons culturels. Et à cet égard, nous devons nous assurer que l'exigence de neutralité de l'État ne dérive pas en un intégrisme laïc inspiré de l'intégrisme religieux.

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