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L'importance de distinguer érotisme et pornographie

18/10/2013 12:07 EDT | Actualisé 17/12/2013 05:12 EST

Dans une série de deux articles publiés les 2 et 4 octobre 2013, Tina Karr mettait en garde les lecteurs du Huffinton Post Québec contre les ravages et les dépendances de la pornographie chez les jeunes. Grosso modo, Mme Karr dit, dans ces deux articles, que la porno n'a rien de gentil et ne fait aucunement référence aux sentiments amoureux, qu'elle transforme les rapports sexuels intimes en une domination de l'homme sur la femme, et qu'elle expose ses consommateurs à des scènes de bestialité, de viols et de sadomasochisme. Visionnée par de nombreux enfants dès l'âge de 8-10 ans, Tina Karr déplore le fait que la pornographie est, pour beaucoup d'entre eux, leur principale source d'éducation sexuelle, et que les parents «oseront rarement aborder le sujet de la pornographie autour de la table un dimanche soir». Mme Karr conclut son second article sur la nécessité d'entamer avec les jeunes «un vrai dialogue, ouvert et libre sur la pornographie».

Je suis tout à fait d'accord avec Mme Karr sur le point que la pornographie, comprise dans le sens strict du terme, peut s'avérer très néfaste pour les jeunes. Cependant, une précision mérite d'être apportée quant au matériel que l'on qualifie de «pornographique». En effet, le mot «pornographie» est aujourd'hui devenu un terme fourre-tout, qui renvoie à plus ou moins tout ce qui a rapport de près ou de loin avec la nudité et la sexualité. Des scènes de viol mises en ligne sur des sites douteux sont qualifiées de pornographiques, au même titre que la photo d'une Playmate de Playboy, qu'une vidéo d'un couple s'embrassant sur le canapé, ou qu'une mise en scène de rapports sexuels «normaux». Pire encore, il m'est même déjà arrivé d'entendre des gens dire d'une femme qui se bronze les seins nus sur la plage qu'elle a une attitude «pornographique». Je crois qu'il est important de dresser une distinction claire entre pornographie, sexualité, et érotisme.

La pornographie n'a rien à voir avec l'érotisme

Au sens étymologique, le mot «pornographie» provient du grec ancien, soit un dérivé de πόρνη / pórnê désignant «prostituée», et de γράφω / gráphô signifiant peindre, écrire, ou décrire. Dans le Petit Robert 2014, la pornographie est définie comme étant la représentation, par écrits, dessins, peintures, photos ou images, de choses obscènes destinées à être communiquées au public. Le terme «obscène» est important pour faire la distinction entre la pornographie et les autres formes de représentation de la sexualité. L'obscénité renvoie à l'indécence, à des représentations de la sexualité qui blessent la délicatesse par les manifestations grossières de la sexualité. Par conséquent, parler de pornographie «choquante», «extrême» ou «dégoûtante» est un truisme dans la mesure où la pornographie fait référence, par sa définition même, à des images obscènes.

En revanche, l'érotisme désigne toute attitude ou représentation ayant rapport à l'amour physique, au plaisir et aux désirs sexuels. Le hic, c'est que nous avons pris aujourd'hui l'habitude de confondre érotisme et pornographie, ce qui nous amène à rendre tabou tout dialogue sur la sexualité. Qu'un jeune de 12 ans prenne plaisir à regarder des scènes de viol, avec une femme en train d'être dominée par cinq hommes, oui, c'est un problème. Mais c'est un problème qui n'a rien à voir avec le fait pour un jeune de regarder des images ayant rapport avec la sexualité en général. Bien au contraire. Le problème avec la pornographie, c'est que celle-ci ne renvoie aucunement à la sexualité «normale», mais à la violence et à l'obscénité.

(Ré)apprendre à tolérer l'érotisme

Je regrette, mais regarder une femme nue dans Playboy n'a rien à voir avec la pornographie. Il s'agit plutôt d'érotisme. Certes, pour plusieurs personnes, regarder un mannequin nu peut s'avérer aussi excitant sexuellement qu'une scène de viol. Cependant, ce n'est pas parce que ces deux formes de représentation peuvent s'avérer sexuellement stimulantes qu'elles sont identiques. Il est tout à fait normal pour un adolescent de vouloir observer des images de femmes nues, voire des images de rapports sexuels «normaux». L'érotisme fait partie de la vie des individus à partir du moment où ils sont en mesure «de le faire». Par conséquent, vouloir à tout prix protéger les jeunes de toute forme de représentation graphique de la sexualité est une idée complètement caduque.

Au Québec, nous avons retiré les cours d'éducation sexuelle en 2005. Notre héritage catholique n'aidant pas, la sexualité est également un sujet tabou atour de la table le dimanche soir. Par conséquent, il ne faut pas s'étonner qu'avec Internet regorgeant de tonnes d'images érotiques et pornographiques, les jeunes soient tentés d'écrire les termes «femme nue» et «sexe» dans un moteur de recherche. La solution à la dépendance envers la pornographie chez les jeunes ne réside pas dans les mesures coercitives visant à bannir toute représentation de la sexualité chez les jeunes. Il est inutile d'essayer de bloquer l'accès aux sites pornographiques et/ou érotiques à l'aide de filtres parentaux et de moyens de contrôle de toute sorte.

Tout comme Tina Karr, je pense qu'il est essentiel pour les parents d'entamer un vrai dialogue avec leurs enfants sur les abus de la pornographie. Mais un tel dialogue ne doit pas confondre pornographie et érotisme. Internet regorge d'images et de vidéos à n'en plus finir. Parmi celles-ci, on retrouve certes en quantité importante du contenu pornographique dégradant. Mais on y trouve aussi d'autres formes d'expression de la sexualité qui sont loin d'avoir les mêmes effets néfastes que la pornographie. Mon but ici n'est pas de jouer à l'avocat de Playboy ou des autres sites érotiques. Je pense simplement que les parents ne peuvent plus aujourd'hui jouer aux naïfs en pensant que leurs logiciels de filtrage des sites protègent leurs enfants de toute représentation de la sexualité.

Il faut aujourd'hui tenir pour acquis que les jeunes sont naturellement portés, tout comme par le passé, à s'intéresser à la sexualité. La différence avec il y a 30 ans, c'est que les représentations graphiques de la sexualité ne se limitent plus au magazine coquin du Couche-Tard ou aux vidéos érotiques du Super Club d'à côté. Internet constitue dorénavant une porte d'accès à une éducation sexuelle normale et équilibrée, mais il est aussi le plus grand dépotoir des pires obscénités. Alors, au lieu d'essayer d'isoler les jeunes de toute forme d'érotisme et de représentation de la sexualité, je pense plutôt que les parents devraient entamer un dialogue sérieux avec leurs enfants sur la distinction nécessaire à faire entre sexualité, érotisme et pornographie afin que ces derniers, une fois devant leurs écrans d'ordinateur, comprennent ce qui relève d'une sexualité «normale» et répondent à leurs désirs d'une façon saine, et évitent ainsi de prendre l'obscénité de la pornographie pour la représentation d'une sexualité correcte.

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