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L'incroyable victoire du «oui» au premier référendum québécois

11/06/2013 12:02 EDT | Actualisé 10/08/2013 05:12 EDT

Eh non, le premier référendum organisé au Québec ne portait ni sur la souveraineté ni sur la conscription, mais visait plus modestement à décider si la bière et le vin devaient être exemptés d'une loi sur la prohibition... La victoire du «oui» au référendum d'avril 1919 représentait néanmoins une victoire historique pour le camp de la «modération» et faisait du coup du Québec le seul gouvernement au nord du Mexique à ne jamais avoir totalement interdit la vente et la consommation d'alcool sur son sol, preuve supplémentaire s'il en faut que nous formons bien une société distincte.

Le Québec allait plutôt innover, faire preuve de créativité et surprendre le monde. Plutôt que d'interdire purement et simplement l'alcool, on choisissait d'en contrôler la consommation en créant les tavernes, dédiées à la bière, et la Commission des liqueurs (née en 1921, devenue aujourd'hui la SAQ) qui devait assurer un accès modéré à l'alcool, un modèle qui allait ensuite être repris dans toute l'Amérique du Nord.

Le mouvement pour la prohibition est apparu vers 1830 en Écosse et en Angleterre avant de s'étendre aux États-Unis et, bien plus tard, au Canada français. Il découle du constat du délabrement social consécutif à la Révolution industrielle. L'élite prend alors la mesure du grand relâchement moral où est plongée la classe ouvrière et du rôle de l'alcool dans des problématiques telles que la violence familiale, le vagabondage, l'immoralité et le chômage. Confondant la cause avec l'effet, les élites bourgeoises et les églises finissent par rendre l'alcool littéralement coupable de tout, y compris des piètres conditions de vie et des écarts sociaux.

Le Québec et l'Église catholique sont longtemps indifférents à la vague prohibitionniste, préférant miser sur la responsabilité individuelle. Est-ce attribuable à l'influence européenne et latine? À la joie de vivre catholique à l'encontre de l'austérité protestante? Au fait que l'alcool est carrément au centre de la messe catholique? En tout cas, une commission d'enquête canadienne constate en 1895 que le Canada et le Québec ne sont pas du tout sur la même longueur d'onde en matière de prohibition de l'alcool et conclut dans son rapport que «toute tentative de l'imposer dans la province [de Québec] rencontrerait probablement l'opposition la plus tenace».

L'Église catholique du Québec s'oppose même carrément à la prohibition totale qui ouvrirait selon elle la porte à la clandestinité criminelle et... «[...] prive le jeune homme de sa virilité et de son sens moral et développe chez lui des comportements sournois, équivoques, menteurs ainsi qu'une défiance ouverte vis-à-vis de la loi; destinée à être plus sévère, elle protège de la tentation du bar ouvert, mais l'initie au mystère "d'une boîte" de mauvaise réputation, d'une "gargote" répugnante et de la grossièreté d'un bar de cuisine.»

Incapable de trancher entre Québécois et Canadiens anglais, le gouvernement de Wilfrid Laurier opte en 1898 pour un plébiscite, le premier dans l'histoire du Canada, posant la délicate question:

Êtes-vous en faveur d'une loi interdisant l'importation, la fabrication ou la vente d'alcool, vin, ale, bière, cidre et tout autre boisson alcoolique destinée à la consommation?

Sans surprise, le Québecois s'opposent à la prohibition avec pas moins de 81 % de «non». À l'échelle canadienne cependant les résultats du plébiscite de 1898 allaient être très différents, rappeler au Québec son statut minoritaire au sein du Canada, le «oui» à la prohibition l'emportant au total par un mince 51,26 %.

Embarrassé, le gouvernement Laurier trouve alors moyen de ne pas tenir compte du résultat, mais les partisans de la prohibition n'en démordent pas. Le 7 février 1918, le premier ministre du Québec, Lomer Gouin, est forcé de faire adopter une loi prohibant la vente de toute boisson contenant de l'alcool, «sauf sur autorisation spéciale du lieutenant-gouverneur en conseil, pour des fins exclusivement sacramentelles, médicinales, mécaniques, scientifiques et artistiques.» Cela signifiait ni plus ni moins que la prohibition totale. Étrangement, le gouvernement du Québec se donnait plus d'un an, soit jusqu'au le 1er mai 1919, avant l'entrée de la nouvelle loi. Un délai qui allait permettre aux opposants de s'organiser et de faire dérailler le projet...

Les brasseries et les importateurs de vins se coalisent alors au sein du «Comité de la modération», dont l'objectif, fort habile, consistait non pas à contrecarrer la prohibition, mais à plutôt en exempter les boissons à faible teneur en alcool: le vin, le cidre et la bière. Pressé par ce puissant lobby, le gouvernement Gouin cède à moitié et annonce la tenue d'un référendum destiné à trancher par oui ou par non:

Êtes-vous d'opinion que la vente des bières, cidres et vins légers, tels que définis par la loi, devrait être permise?

Le billet se poursuit après la galerie

La campagne pour le «oui» à la vente d'alcool


Le Comité de la modération ne s'arrêta pas en si bon chemin et poursuivit sa campagne, militant ouvertement dans le camp du «oui». On a ainsi eu droit dans les journaux à des bijoux de rhétorique, mêlant traditions brassicoles à affirmation nationale. Une première publicité parue le 30 janvier 1919 jouait la carte de la tradition:

L'industrie manufacturière la plus ancienne du Canada, devra-t-elle disparaitre de par la loi? Les brasseries ont offert depuis plus d'un siècle un breuvage rafraichissant, sain, exquis, hygiénique et nutritif en hiver; rafraichissant et désaltérant en été [...].

Le camp du «oui» joue à fond sur le sentiment national des Québécois, pour qu'ils expriment haut et fort leur droit à être différents et à prendre eux-mêmes leurs propres décisions, sans se laisser dicter leur volonté par le reste du Canada. Le texte de l'annonce suivante est particulièrement éloquent :

Comme mesure de guerre, le gouvernement fédéral eut l'idée d'édicter une loi de prohibition pour tout le Canada, laquelle loi eût empiété sur les droits provinciaux. Posons alors la question suivante : pourquoi ne laisse-t-on pas le Québec décider de ses propres affaires lui-même? À l'heure actuelle des forces extérieures à la province prennent des décisions et vont les imposer au peuple du Québec...

Le texte qui paraît dans la très fédéraliste Montreal Gazette reprend presque mot pour mot:

Forces outside of the Province are making the decision and will impose it upon the people of Quebec[...] The Quebec Governemnt should not wait on Ottawa

Une troisième annonce, qui parait cinq jours plus tard, renchérit:

Le gouvernement du Québec ne devrait pas emboîter le pas à Ottawa. Le temps est maintenant venu où la Législature doit agir afin de préserver à la fois le droit de la province à se gouverner elle-même et la liberté de son peuple.

Ces annonces paraissent dans tous les grands journaux du Québec, y compris ceux de langue anglaise. La veille du vote, le ministre Napoléon Séguin en rajoute, déclarant que la prohibition n'est rien d'autre que «[...] un complot méthodiste dirigé contre l'Église catholique, dont le but est de détruite la Sainte Communion en faisant disparaître le vin.»

En pleine crise de la conscription et après que le député Joseph-Napoléon Francoeur ait déposé à l'Assemblée législative une motion demandant la sécession du Québec de la Confédération, de telles déclarations sont impressionnantes, même si elles ne sont faites finalement que pour assurer la vente libre de la bière et du vin au Québec.

Sans surprise, le résultat du vote fut très favorable aux partisans de la tolérance aux boissons légères qui raflent 78,62 % des votes. Quant à la répartition, elle semble essentiellement fonction du clivage ethnique. Sur 86 circonscriptions, seules dix donnent une majorité aux opposants à la tolérance, essentiellement celles de l'Estrie et de l'ouest de Montréal.

La loi sur la prohibition fut immédiatement amendée. Quant à la prohibition sur les spiritueux et les alcools forts, elle ne fut jamais vraiment appliquée et la loi est finalement retirée le 1er mai 1921 et remplacée par la Loi sur les boissons alcooliques créant la Commission des liqueurs, aujourd'hui la Société des alcools du Québec.

On adopte du même souffle une autre grande mesure novatrice afin de limiter l'accès à la bière avec la création des fameuses tavernes. La loi de 1921 prescrit ainsi des règlements très originaux destinés à dissuader les gens d'entrer dans les tavernes: ne pas pouvoir voir l'intérieur depuis le trottoir (de là les fameux blocs de verre), interdire aux clients de boire debout ou accotés à un bar, mais plutôt les forcer à boire assis dans de petits verres, sans musique, dans le silence... Destinée au départ à être repoussante et désagréable, la mythique taverne de nos grands-pères allait progressivement devenir l'un des grands symboles de la culture québécoise, immortalisée par la célèbre pièce de théâtre Broue.

La victoire de la modération au référendum de 1919 a permis au Québec de faire preuve de créativité et d'innover en matière de règlement sur l'alcool. Qu'on y pense: vente de bière et de vin dans les épiceries, dépanneurs licenciés SAQ, «vous pouvez boire, mais il faut manger», «Bienvenue aux dames», âge légal à 18 ans ou encore cette particularité de nos restaurants qui étonne tant ceux qui ne viennent pas du Québec: «Apportez votre vin». Autant d'innovations québécoises.

Alors que le reste de l'Amérique du Nord est restée plutôt embarrassée avec l'alcool, vieux relent de l'époque de la prohibition sans doute, le peuple du Québec a su développer un rapport plutôt serein. Si bien que l'alcool est tout compte fait demeuré un plaisir surtout partagé entre amis et avec modération. Bien sûr rien n'est encore parfait et l'alcool au volant ou l'alcoolisme demeurent de grands fléaux. N'empêche. Depuis la victoire du «oui» au référendum de 1919, le Québec a su établir un bel équilibre entre des principes comme tolérance, créativité et vigilance.

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