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«Aucune actrice ne peut égaler la profondeur de jeu de Jeanne Moreau et l'étendue de son art»

Jeanne Moreau, c'est l'art, la culture, la beauté, le chic, l'esprit français, même si du sang anglais coule aussi dans ses veines: souvenir maternel.

31/07/2017 13:38 EDT | Actualisé 31/07/2017 13:41 EDT
L'actrice Jeanne Moreau fait signe au public lors du 56ème festival de Cannes, entourée du Président Gilles Jacob (à droite), de la directrice générale du festival Véronique Cayla, et du Président d'Arte Jérôme Clément (à gauche), le 24 mai 2003.
AFP

C'est impossible pour moi d'évoquer Jeanne Moreau au passé. Alors, laissons parler François Truffaut: «Elle a toutes les qualités qu'on attend d'une femme, plus celles qu'on attend d'un homme, sans les inconvénients des deux...»

Jeanne Moreau, c'est l'art, la culture, la beauté, le chic, l'esprit français, même si du sang anglais coule aussi dans ses veines: souvenir maternel.

Il faudrait ajouter l'enthousiasme, l'intégrité, l'indépendance, les convictions passionnées, le franc-parler, l'amour de la vérité quel qu'en soit le coût, les révoltes, les éclairs de douceur, et la précision du jeu, bien sûr.

Elle peut interpréter un rôle de dix minutes et on ne voit plus qu'elle.

Mademoiselle Jeanne, comme aimait proclamer Brialy, a été merveilleuse au théâtre, comme elle a été sublime au cinéma. Elle peut interpréter un rôle de dix minutes et on ne voit plus qu'elle. Dans Les valseuses, de Bertrand Blier où Depardieu et Dewaere sont les têtes d'affiche (avec Miou-Miou), incroyables de culot, de folles privautés, et d'équipées sauvages, soudain Jeanne paraît. Elle sort de prison, pas maquillée, une petite valise à la main, pas moche mais lasse, elle sait qu'elle fait son âge, elle n'a pas d'argent, elle n'a personne chez qui aller, on ignore son passé, elle chemine sur la route... Gérard et Patrick, les jeunes chiens fous, arrivent, l'embarquent dans une voiture volée, lui achètent des vêtements, la conduisent au restaurant... Les voilà attablés dans une véranda, on entend le vent, les vagues, ils sont bien... Pris d'un tendre ravissement ils la regardent manger du homard, puis, à l'hôtel où ils vont passer la nuit, Gérard la baise sous les yeux de Patrick. Plus tard, elle se réveille, se lève sans un bruit, ils dorment tous les deux, elle a subtilisé le revolver de Patrick, elle passe dans la salle de bains et...

Tout d'un coup, la gravité s'est emparée de la comédie et c'est très fort.

Il pleuvait quand j'ai vu la Moreau pour la première fois au théâtre Antoine, le 29 janvier 1953, un samedi, dans L'heure éblouissante. L'éblouissement, c'était pour moi –je l'ai toujours d'ailleurs– tant m'avait tapé dans l'œil cette comédienne à la voix "si fatale". Et qui se payait le luxe de jouer épatamment deux rôles, dont un au pied levé, Suzanne Flon étant tombée malade...

Au festival de Cannes, on ne compte pas ses apparitions.

Au festival de Cannes, on ne compte pas ses apparitions, d'abord comme jeune comédienne en maillot de bain sur la plage mais déjà affranchie des poses pour photographes; puis ses arrivées majestueuses sur les marches, avec ou sans film; comme présidente menant ses jurés à la baguette (deux fois: 1975-1995); comme prix d'interprétation féminine pour Moderato Cantabile; comme maîtresse de cérémonie; à l'occasion de la mort de François Truffaut justement -j'en ai encore la chair de poule!; et aussi pour la soirée du 50ème où elle a régné en majesté sur un parterre de stars; comme remettante de prix; enfin comme récipiendaire à son tour d'une palme d'honneur, en 2003... Jeanne éternelle.

Quand on l'a vue chez Louis Malle se balader le soir boulevard Haussmann, ou chez Losey se trémousser pour se défaire de sa jupe à Venise dans Eva, ou chez Malle encore, abandonner sa petite famille à bord d'une deux chevaux avec un amant, ou chez Truffaut, précipiter sa voiture dans une rivière entraînant dans la mort l'homme qui ne l'aime plus, ou dans cent autres rôles, alors on sourit de l'évoquer arrivant triomphale dans un palace de la Croisette, le directeur est aux petits soins, on monte dans sa suite et elle se rend compte que c'est la deuxième suite de l'hôtel, pas la plus belle. J'espère que ça vous plaît, dit le directeur. Alors, elle ouvre les armoires, se retourne vers lui, et dans un sourire ensorcelant lui dit: «c'est parfait, mais où voulez-vous que je mette mes affaires?»

Elle s'amusait d'un rien et ses présences régulières mais trop peu nombreuses ont illuminé la Croisette et les cœurs. Toujours sublime, elle apparaît seulement dans Monsieur Klein, se roule sur Orson Welles devenue barrique dans Falstaff, séduit dans Le pas suspendu de la cigogne et souffre en silence dans Mademoiselle, de jouer face à Ettore Magni un partenaire remplaçant... Brando! Moderato cantabile sauve l'honneur.

Elle était l'enthousiasme, l'intégrité, l'indépendance, les convictions passionnées, le franc-parler, l'amour de la vérité quel qu'en soit le coût, les révoltes, les éclairs de douceur, et la précision du jeu, bien sûr.

Il est des comédiennes pour lesquelles, indépendamment de leur gloire, la classe et l'élégance morale sont un art de vivre.

Jeanne Moreau est de celles-là.

Elle pouvait être capricieuse, directive, tranchante même parfois, mais il n'y a pas d'actrice qui puisse égaler la profondeur et l'étendue de son art.

C'est pourquoi, à la Bresson, je lui dis adieu d'un simple mot: "ô, Jeanne"

Ce billet de blogue a d'abord été publié sur le HuffPost France.

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