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À propos de la digestion des insoumis

31/07/2016 08:56 EDT | Actualisé 31/07/2016 08:56 EDT

Comme d'habitude, je suis trop lâche pour jouer à l'universitaire qui vous livre les citations exactes avec la maison d'édition, l'année et le lieu de la publication, le nombre de pages du recueil, alouette!

Je suis capable de jouer ce jeu. Je l'ai déjà fait. Cependant, je ne fais plus partie des milieux académiques et ma carrière compte heureusement pour rien dans l'expression de mes idées.

Pour couper court à ce préambule, j'ai lu Spartacus de Arthur Koestler il y a fort longtemps. Ce même Spartacus qui a mené une révolte d'esclaves à Rome il y a plus de deux mille ans.

Ce prénom légendaire a été adopté par tous les insoumis du monde comme un modèle à suivre.

Spartacus était un gladiateur, c'est-à-dire un esclave. Il devait se produire devant d'honnêtes citoyens romains qui s'amusaient à voir les gladiateurs s'égorger les uns les autres. Spartacus aurait lancé une sorte de syndicat parmi les gladiateurs.

«Plutôt que de s'entre-tuer, souffla-t-il à ses compagnons d'infortune, pourquoi ne pas retourner nos glaives contre les spectateurs qui s'amusent à nous voir mourir? Désormais, nous travaillerons pour notre compte...»

L'idée fût jugée excellente. Spartacus et les siens s'élancèrent sur les spectateurs, glaives en main. Puis ils s'enfuirent et pillèrent tout sur leur passage dans l'espoir de regagner leur patrie. Comme les armées romaines les pourchassaient, ils changèrent de stratégie. Ils fédérèrent tous les esclaves des environs pour monter leur propre armée.

Les honnêtes citoyens romains eurent peur d'y passer. Les esclaves n'obéissaient plus et prenaient la clé des champs pour aller rejoindre Spartacus et sa bande de rebelles.

Pour revenir à Arthur Koestler, je me rappelle d'un passage de son roman Spartacus où de riches propriétaires romains philosophent sur cette révolte d'esclaves qui leur semble tout à fait insensée.

«Si les esclaves ont la rage, c'est sans doute à cause d'une mauvaise digestion... Ça les rend agressifs... Ou bien c'est tout simplement de la jalousie... Ils sont jaloux de notre statut alors que tout le monde sait que les dieux en ont décidé ainsi... Bref, Spartacus et les siens sont des êtres médiocres bourrés de ressentiment... On gagnerait à enseigner la philosophie à nos esclaves, à leur faire comprendre l'ordre naturel des choses...»

Ils ne disent pas tout à fait ça dans leur dialogue, mais c'est ce que j'en ai retenu trente ans après avoir lu ce roman de Koestler. Vous me corrigerez si je me trompe.

Ce passage plus ou moins tronqué du roman Spartacus est demeuré ancré dans ma mémoire.

«Aujourd'hui encore, Spartacus est célébré par tous ceux qui aspirent à la liberté. On a fait de lui et des siens un symbole fort de lutte contre toutes les formes d'esclavage.»

Chaque fois que j'entends des repus et des bourgeois philosopher sur les causes de l'insoumission, je reviens à ce passage.

Comme je reviens aussi à la Salle numéro 6 de Tchekhov, une nouvelle dont l'action se passe dans un hôpital de province où les fous sont attachés après leurs lits et maltraités. Le directeur de cet hôpital, le docteur André Efîmytch Râguine, préfère philosopher. La corruption règne partout dans la Russie du Tsar et lui-même ne voit pas l'intérêt d'y mettre un terme dans sa propre administration. C'est dans l'ordre naturel des choses... Que voulez-vous y faire? C'est comme ça. Il ne comprend pas pourquoi les fous se plaignent de peccadilles, pourquoi ils n'ont que faire de la sagesse et des beaux traits d'esprit.

«Enlevez-moi d'abord mes chaînes! hurle un fou que le docteur Râguine a choisi pour interlocuteur.»

Évidemment, le bon docteur Râguine n'enlève pas les chaînes de l'infortuné. Il regarde le fou enchaîné avec pitié et condescendance. À la fin de la nouvelle, le docteur Râguine se retrouve pourtant pensionnaire de son propre hôpital, enchaîné à un lit après une crise de neurasthénie. Et vous savez quoi? Le docteur Râguine n'a plus envie de philosopher. Lui aussi se met à hurler. Lui aussi réclame tout à coup qu'on lui enlève ses chaînes...

***

Loin de moi l'idée de remettre en question l'amour de la sagesse. Sinon pour rappeler que la sagesse consiste aussi à reconnaître le besoin qu'un homme peut avoir de devenir libre. Que l'appel de la liberté n'est ni de la jalousie, ni du ressentiment, ni de la rage. Mais tout simplement de la justice naturelle. Un besoin impérieux de ne pas être enchaîné.

Pour ce qui est de Spartacus, on ne sait pas comment il est mort.

On sait cependant que son armée de pouilleux a été vaincue.

Six milles des partisans de Spartacus furent crucifiés tout le long de la Via Appia, de Capoue jusqu'à Rome. C'était pour rappeler aux esclaves l'ordre surnaturel des choses.

Aujourd'hui encore, Spartacus est célébré par tous ceux qui aspirent à la liberté.

On a fait de lui et des siens un symbole fort de lutte contre toutes les formes d'esclavage.

On en a fait des documentaires, des romans, des films et même une télésérie.

On en fera sans doute une émission de télé-réalité un jour ou l'autre, pas loin de chez vous. Avec de vrais acteurs, pancartes en main.

Et il se trouvera encore d'honnêtes gens parmi nos élites pour philosopher sur la digestion de ceux qui combattent l'injustice...

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