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Le mythe de la société des loisirs

15/05/2016 09:03 EDT | Actualisé 16/05/2017 05:12 EDT

«Le premier âge fut l'âge d'or où, de lui-même, sans lois et sans contrainte, l'homme observait la justice et la vertu. On ne connaissait alors ni les supplices ni la crainte des supplices; on ne lisait point, gravée sur l'airain, la menace des lois, et la foule suppliante ne tremblait pas devant un juge inutile encore à la sûreté des hommes. On n'avait pas encore vu le pin arraché des montagnes, descendre sur la plaine liquide, pour visiter des climats étrangers; les peuples ne connaissaient d'autres rivages que ceux de leur patrie, et des fossés profonds n'entouraient point les cités.»

Ovide, Les Métamorphoses, Livre 1

Il est des préjugés tenaces qui reposent sur le conditionnement auquel nous pouvons être soumis.

J'ai longtemps cru que les animaux sauvages ne s'amusaient jamais, que c'était à proprement parler un privilège de l'homme domestiqué.

Il ne suffit parfois que d'une petite vidéo circulant sur YouTube pour remettre en question tous ces préjugés. Je m'en doutais un petit peu avant de la visionner. Mais ce corbeau qui fait de la luge avait de quoi confirmer mes doutes envers le conditionnement intellectuel que j'ai pu subir.

Les animaux s'amusent. Ils ne consacrent pas toutes les heures de leur journée à la quête de nourriture. Il leur arrive, eux aussi, de faire de la luge, de jouer avec une brindille, de pousser un caillou pour rien.

Je me souviens aussi d'avoir lu dans les Relations des Jésuites une anecdote porteuse de sens. Cela se passait au dix-septième siècle, quelque part en Gaspésie. Les Micmacs, paressant sur la rive, regardaient les Français travailler jour et nuit pour remplir leurs navires de morue.

Les Micmacs n'y comprenaient rien, bien entendu.

«Ils disent que leur pays est riche et ils viennent s'épuiser ici jour et nuit pour remplir leurs navires de morue, comme s'il n'y en aurait plus jamais... Ils échangent contre des chaudrons nos peaux de castor qui servent de couches pour nos bébés... Ils s'en font même des bonnets!»

Aussi curieux que cela puisse sembler, les Micmacs prenaient en pitié les Français et les tenaient pour les gens les plus misérables du monde. C'est du moins l'impression qui ressortait des propos de ces sages fainéants retransmis par les jésuites.

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Vous vous souvenez de la «société des loisirs»? Des intellectuels de tous horizons prédisaient dans les années 70 qu'on allait réduire le temps de travail des employés pour leur permettre de s'adonner à des loisirs. Dans les années 2000, nous aurions la semaine de 25 heures à plein salaire et nous passerions notre temps à profiter du soleil. Nous aurions des autos volantes, bien entendu, et la nourriture serait presque gratuite.

Qu'en est-il de ce rêve qui ne s'est jamais produit?

Nous sommes redevenus des gens misérables que l'on fait travailler plus de 40 heures par semaine pour joindre les deux bouts. Les régimes de retraite sont menacés partout. L'âge de la retraite est repoussé. Pas question de faire de la luge comme les corbeaux! Il faudra bûcher nuit et jour pour payer les dettes d'un État soumis aux banques. Il faudra donner son temps aux seigneurs, comme de vulgaires serfs. S'amuser demeurera le privilège de l'élite. Les autres ne seront nécessairement que des profiteurs et des paresseux dignes du bagne.

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Les surplus alimentaires ont permis de constituer une classe dite intellectuelle. En accumulant des réserves de blé, les Égyptiens ont permis à certains de ne plus travailler. Si l'on distribuait du pain et offrait des jeux aux Romains, c'est parce que ça travaillait dur dans les colonies pour payer l'impôt de César.

Les famines se firent plus rares. Du moins dans les capitales.

Quelques siècles plus tard, on passa à l'ère de la révolution industrielle. Tout le monde put s'offrir des ustensiles, des chaudrons et des vêtements. Jusqu'à ce que le marché s'effondra. Ce qui provoqua des famines artificielles. Le peuple se mit à crever de faim non seulement lorsqu'il y avait de mauvaises récoltes. Mais aussi lorsqu'on avait produit trop d'articles qui ne se vendaient plus. Les compagnies faisaient faillite. Les dépotoirs se remplissaient d'invendus. On baignait dans les surplus, mais cela créait paradoxalement un état de pénurie surréaliste, une crise dite économique.

Il n'est pas nécessaire d'avoir lu Le Capital de Karl Marx pour comprendre tout ce qu'il peut y avoir d'illogique dans la surproduction d'une économie de type capitaliste. Par conséquent, il ne faut pas s'étonner que toutes les sociétés modernes aient connu certaines formes de socialisation de leur économie pour pallier à la misère cyclique provoquée par des surplus invendus jetés aux ordures.

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On passe invariablement pour des rêveurs lorsque l'on remet en question la surproduction, la surconsommation et l'épuisement de nos ressources. Dans le monde idéal des idéologues de la croissance économique, il n'y a pas de place pour les corbeaux qui font de la luge.

On tente de réduire tout un chacun au statut de pion économique, déracinable et déporté au diable vauvert s'il le faut.

La croissance exige que l'on remplisse les navires de morues nuit et jour, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de morues.

À l'instar des Grecs et des Romains, j'ai tendance moi aussi à situer l'Âge d'Or dans le passé.

J'ai l'impression, tout comme eux, que nous vivons à l'âge de Fer dont parlait Ovide dans les Métamorphoses. Le pire âge de l'humanité. Un âge où Astrée, la déesse de la Justice, ne trouve rien de mieux que de fuir dans le Ciel.

Je songe à ces Micmacs qui regardaient les Français remplir leurs navires de morues et je me sens de tout coeur avec eux.

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