Gabrielle Dadié

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La femme de ménage

Publication: 02/10/2012 11:03

Une femme de ménage d'une soixantaine d'années, de petite taille, les cheveux brun noisette, rencontrée dans les couloirs d'un édifice corporatif où tous les matins, elle pousse un chariot remplit de vadrouille et de plumeaux. Elle vient faire le ramassage des poubelles de bureau en bureau en cognant discrètement aux portes. Elle change les sacs, époussète prestement les claviers, puis s'éclipse en s'excusant d'avoir dérangée.

- Mais pas du tout, vous ne dérangez absolument pas ! Vous travaillez tout comme moi, lui répond une jeune-femme sympathique. Mais pourquoi ne le faites-vous pas le soir, lorsque tout le monde est parti?
- Parce-que j'ai deux enfants et trois petits-enfants et que je veux pouvoir m'en occuper.
En s'éloignant, Martha tombe sur le patron qui la salue courtoisement de son prénom avant d'entendre ce dernier s'impatienter au téléphone avec quelqu'un qui ne le comprend pas très bien.

La femme de ménage, elle s'active. Sa démarche commençant à porter le poids des années est un peu trainante et inclinée de côté ; pourtant elle fait gaillardement avancer son lourd matériel. Elle disparaît poursuivre sa tournée dans la salle de bain des dames. Il est tôt le matin. Il est une heure où les dames de son âge privilégiées jouent avec leurs petits-enfants dans un parc ou dans un salon en buvant du thé, et vont ensuite faire leur épicerie et manger au restaurant en compagnie d'amies, en écoutant de la musique. Au lieu de cela, le bruit d'aspirateur des chasses d'eau couvre la voix de Martha lorsqu'elle demande à une jeune fille de but en blanc comme cela :

- Tu sais pourquoi à mon âge je suis obligée de travailler comme femme de ménage au lieu de prendre ma retraite ? Parce-que j'ai une hypothèque que je n'ai pas fini de payer, et que mon mari ne travaille pas. J'ai le dos fatigué, mais je n'ai pas le choix, les traites bancaires n'attendent pas et pour cela je travaille les samedis et les dimanches.

Les revenus trop restreints des chèques de paie dépensés avant même d'avoir été gagnés. Trop de charges, trop de choses à payer. La jeune-fille lui adresse un sourire en lui frottant le bras en signe d'encouragement. Elle va continuer sa tournée sur cinq autres étages jusqu'à midi, heure à laquelle elle prendra sa pause avec ses collègues. Assises autour d'une table de pique-nique, elles mangent leur déjeuner en silence puis engagent une discussion animée. On entend des éclats de rire, elles ont l'air complice, mais il est déjà l'heure de repartir travailler.

Martha finira son quart de travail à 4 heures, puis ira à la course chercher ses petits-enfants à la garderie, parce-que les parents, eux ne le pourront pas. Ils termineront beaucoup plus tard.
Elle rentrera chez elle épuisée avec les 3 petits à qui il faudra prépara le souper, donner un bain, lire une histoire et coucher. Lorsque leurs parents passeront les prendre passé dix heures le soir, Martha les fera manger eux aussi, les écoutera lui raconter leurs journées et leurs inquiétudes. Elle leur donnera des sacs de nourriture avant qu'ils ne partent. Avec le peu d'énergie qui lui restera, elle ira verser une tisane à son mari endormi devant la télévision. Elle se fera un lunch et prendra un bain express, qui relaxera à peine son corps courbaturé. Elle se couchera épuisée après minuit.

Le lendemain matin, le réveil sonnera à 5h30 ; brave, elle se lèvera du premier coup. Le café se mettra à couler lentement ainsi que l'eau chaude de la douche sous laquelle Martha se réveillera lentement en faisant sa prière matinale. Dans la pénombre de l'aurore, elle prendra son petit-déjeuner en écoutant la radio en langue étrangère. Son couvert lavé et rangé, elle pressera un jus de pamplemousse, qu'elle rangera au frigidaire pour son mari. Elle ira l'embrasser et attrapera de justesse le bus de 6h37. Une vingtaine de minutes plus tard, elle arrivera à la station de métro. Encore deux changements, et elle sera à l'heure pour commencer sa journée de travail. Il et 8 heures moins 3.

 
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