Gabrielle Dadié

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Le sans-abri

Publication: 31/05/2012 05:08

Devant un café au coin de la rue, un sans-abri. Trentenaire, brun, bel homme les yeux verts, sa barbe est fournie et négligée. De corpulence athlétique, il ne semble pas diminué physiquement. À ses pieds recroquevillés en tailleur, pas de chien, mais un écriteau appelant à l'aide quêtant pour une menue monnaie. Dans sa vieille casquette usée par le temps, deux pièces de deux dollars se battant en duel. Qu'est-ce qui oblige cet homme à mettre sa fierté de côté et à tendre la main, prêtant en même temps le flanc au jugement et à l'indifférence? Quelle est la barrière entre lui et nous? Pourquoi lui et pas nous? La sélection naturelle de la vie peut-être, à moins que ce ne soit la détermination du contexte social.

Deux jeunes femmes du même âge passent devant lui :

- As-tu vu comme ses doigts sont sales, murmure l'une d'entre elles.
Une touriste septuagénaire, à qui il demande une cigarette lui répond, un peu incrédule :
- Je ne fume pas, mais dites-moi vous par- contre, pourquoi vous ne travaillez pas?

Le jeune homme ne lui répond pas. Peut-être parce que ça ne la concerne pas et qu'il n'a pas envie de lui raconter qu'il a essayé de se trouver du travail et que ça n'a pas marché, ou peut-être parce qu'il ne sait pas quoi lui répondre. Celle-ci s'en va sans avoir réellement compris la scène qui venait de se dérouler.

Une dame élégante s'ensuit. On ne peut lui donner d'âge, car faisant partie de ces personnes dont l'apparence reflète la jeunesse naturelle et éternelle du corps et de l'esprit. Elle le gratifie d'un sourire, entre dans le café et en ressort avec une grande boisson chaude, un sac rempli de ce qui devait être des muffins, des bagels et des croissants, et un journal. Elle s'agenouille pour lui parler, tout en feuilletant les pages, jusqu'à atteindre la section Offres d'emploi. Elle lui demande s'il sait lire, il lui répond que oui. Il les consultera dans l'espoir de tenter de s'en sortir. Avant de se relever, elle lui serre la main et lui souhaite bonne chance, puis elle aussi s'en va.

Un proverbe chinois nous dit : « Quand un homme à faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson ».

Dans ce cas-ci, une tentative de réinsertion sociale des sans-abris placés par la force des choses sur le ban de la société. Les sans-abri et leurs quotidiens ponctués par moment d'espérance, mais souvent sans lendemain, car demain étant pour eux incertain.

Le jeune homme dormira dans un centre d'accueil et le matin prendra une douche, puis mettra ses plus beaux vêtements pour l'entretien d'emploi qu'il aura peut-être pu décrocher. Il commencera dans un fast-food, et peut-être qu'un jour, il créera l'entreprise dont il aura toujours rêvé et qui deviendra l'une des plus lucratives de la ville, dans l'industrie qu'il aura choisie.

Des années plus tard, la même dame élégante sera assise dans un café à boire une tasse de thé chaud en lisant un journal d'affaires, et en couverture y verra la photo de l'entrepreneur de l'année : Ce sera qui sait? Le sans-abri aux yeux verts.

Ceci est un billet d'espoir pour toutes les personnes prises dans la tourmente de l'exclusion sociale.

 
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