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Petite histoire du cycloféminisme

29/05/2017 11:31 EDT | Actualisé 29/05/2017 12:16 EDT

L'histoire d'amour des femmes et des bicyclettes débute à la fin des années 1800, à l'époque des corsets et des jupes longues. Montées sur leur machine à deux roues, les suffragettes ont lancé une mode qui a des répercussions jusqu'à aujourd'hui.

Le 27 juin 1894, à 11h du matin, Annie Cohen Kopchovsky quitte Boston pour entamer un tour du monde à bicyclette. L'Américaine d'origine lettone tente de relever le défi posé par deux riches bostoniens, qui affirment qu'aucune femme n'est capable d'accomplir un tel exploit. La jeune immigrante, mère de trois enfants, est décidée à prouver qu'ils ont tort.

Son voyage contient tous les ingrédients d'une aventure. À l'époque, les femmes sont rarement vues sur une bicyclette. Les routes sont faites de terre battue. Son vélo, un Columbia bicycle, pèse près de 20 kilos. Surtout, elle a appris à faire de la bicyclette seulement quelques jours avant son départ!

Annie Kopchovsky arrive à son premier arrêt, Chicago, avec plusieurs semaines de retard. En plus de la lourde bicyclette et des conditions routières difficiles, sa robe longue et son corset l'ont ralentie au point où elle songe à abandonner. Plutôt que baisser les bras, la cycliste prend une décision audacieuse: elle décide d'échanger sa jupe pour des pantalons. Ceci, alors qu'à cette époque, les pantalons étaient un vêtement inacceptable pour une femme.

Mieux vêtue, ayant troqué sa bicyclette pour un modèle plus léger et ayant changé de nom pour Londonderry en cours de route après avoir décroché un contrat de publicité avec la Londonderry Lithia Spring Water Company, Annie Londonderry complète son voyage le 25 septembre 1895. Elle devient du même coup la première femme à faire le tour du monde à vélo.

Du féminisme à deux roues

À l'époque où Annie Londonderry se lance à l'aventure, les femmes commencent à s'impatienter. Le mouvement féministe est tout jeune et un enjeu majeur les occupe: le droit de vote. Cela remet inévitablement en question la place des femmes dans la société. Habituées à être reléguées aux tâches ménagères, invisibles dans leur cuisine, les femmes réclament leur indépendance et veulent être reconnues comme égales des hommes.

Au même moment, une nouvelle technologie apparaît: la bicyclette. Une petite révolution. Le modèle le plus récent, le Safety, qui remplace la version précédente à la roue avant surdimensionnée, devient rapidement populaire. Avant la bicyclette, les déplacements se faisaient à pied, à cheval ou en train. Ce nouveau moyen de transport permet à beaucoup plus de gens d'aller plus loin, plus vite.

Les féministes adoptent rapidement le vélo. Au grand dam des plus conservateurs, on les voit se promener en ville, un sourire plaqué sur le visage, sans surveillance. Scandale! Pire: encouragées par le mouvement du Rational Dress (vêtements rationnels), elles sont de plus en plus à porter le bloomer, un pantalon bouffant plutôt perçu comme un sous-vêtement. C'est la débauche!

Il n'est pas étonnant que la bicyclette soit rapidement devenue le symbole du mouvement féministe. Pour les femmes, le vélo est un moyen d'émancipation, leur donnant une liberté de mouvement inégalée, qu'elles utilisent pour se rencontrer et discuter politique. L'époque voit aussi apparaître le concept de la New Woman ‒ la nouvelle femme ‒ indépendante, éduquée, qui a une carrière hors de la maison, qui prend des décisions par elle-même. Et qui se déplace en vélo.

L'histoire sans fin

Il n'est plus question aujourd'hui de demander le droit de vote ou celui de porter des pantalons. Les femmes peuvent maintenant se déplacer sans demander la permission à leur mari. Mais les luttes féministes sont loin d'être terminées: les femmes gagnent encore moins que leurs confrères masculins, elles subissent davantage de violences sexuelles, ce sont majoritairement elles qui s'occupent des tâches ménagères.

Près de cent cinquante ans plus tard, la bicyclette est encore un allié important des femmes.

Près de cent cinquante ans plus tard, la bicyclette est encore un allié important des femmes. Elle permet de se déplacer en ville sans souci à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Elle contribue à couper dans les dépenses de transport et donc à aérer un budget serré. Équipée d'un solide porte-bagages, elle aide à rejoindre facilement l'épicerie, la garderie, le boulot et la maison.

Surtout, la bicyclette participe toujours à la création de communautés féministes. À Los Angeles, un groupe de femmes latinas vivant dans un quartier défavorisé ont fondé le collectif Ovarian Psychos. Leurs balades sont une façon de créer des liens et de clamer haut et fort « nous existons! ». À Portland, la maison d'édition Elly Blue Publishing donne une voix à celles qui souhaitent construire un monde sans injustice ni sexisme.

À Montréal aussi, le cycloféminisme est bien en selle. La piste cyclable qui traverse le centre-ville sur la rue Maisonneuve en témoigne: elle porte le nom d'une grande militante cycliste et féministe, Claire Morissette. Cofondatrice dans les années 1970 du défunt groupe Le monde à bicyclette, elle a passé sa vie à œuvrer pour démocratiser les transports. Son bouquin Deux roues, un avenir plaide la cause cycliste avec verve et passion.

Plus récemment, le collectif Les dérailleuses a remis la question cycloféministe à l'ordre du jour. Avec des ateliers, des balades à vélo, des conférences et des publications, le groupe souhaite « défier le sexisme qui s'infiltre dans toutes les sphères du monde cycliste ». Le second volume de leur publication Londonderryparaît le 29 mai et s'intéresse au cyclotourisme. L'ouvrage rassemble des textes, des illustrations et d'autres contributions de près de 30 autrices et contributrices de plusieurs pays - dont le Mexique, la Roumanie, les États-Unis et la France.

L'histoire du féminisme et du cyclisme est fertile et inspirante. Autour du monde, des femmes découvrent qu'enfourcher une bicyclette leur donne une liberté à laquelle elles rêvaient. L'histoire d'amour des femmes et du vélo continue de s'écrire et n'est pas prête de prendre fin.

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