Gabriel Nadeau-Dubois

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Réponse à Mesdames Durocher et Ravary: l'art ne flotte pas

Publication: 12/06/2013 14:29

Madame Durocher, Madame Ravary,

Surprise qui n'en est pas vraiment une en me réveillant ce matin: vos chroniques respectives s'en prennent avec virulence à ma participation au spectacle d'ouverture des Francofolies. Puisque, contrairement à vous, je ne suis pas payé pour le faire, je n'ai habituellement pas le temps de répondre à ce genre d'attaques. Cette fois, cela s'impose. J'essaierai d'y répondre avec sérieux, même si le niveau de votre argumentaire ne me rend pas la tâche facile: si vos arguments ne volaient pas si bas, on aurait plus de difficulté à les prendre de haut.

Par où commencer? Disons-le simplement: l'art ne flotte pas au-dessus de la société. Votre tentative de séparer art et politique est pour le moins curieuse. Les poètes sont aussi des citoyens et des citoyennes et quand ils et elles écrivent, c'est dans une situation historique et sociale donnée. Plusieurs années plus tard, lorsque nous lisons leurs mots, c'est dans la condition qui est la nôtre que nous les interprétons et leur donnons sens. Que la poésie de Félix ne vous évoque pas la même chose que Dominic Champagne et moi, c'est une chose. Que vous ne soyez pas assez généreuses intellectuellement pour reconnaître que cette lecture du poème peut être valable et défendue en est une autre. Cela dit, je serais malhonnête de dire que cela m'étonne.

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Je suis désolé de vous l'apprendre: la poésie de Félix Leclerc est fondamentalement politique. Il était indépendantiste jusque dans la moelle de ses os. Mais vous avez de fins esprits, mesdames, et je vous entends déjà arguer: «Cela ne veut pas dire qu'il aurait porté le carré rouge!» Vous avez bien raison: Félix Leclerc n'a pas écrit cette chanson pour la grève étudiante, puisqu'il ne l'a jamais connue. À ce que l'on sache, il n'était pas prophète non plus. Nous devrions donc nous garder de lire les textes d'hier à la lueur des conflits d'aujourd'hui? Devrions-nous nous sentir coupables d'avoir cité Gaston Miron durant la grève?

Un petit mot sur la violence, puisque cela est devenu un fanion que vous et vos ami(e)s agitez frénétiquement dès que vous entendez mon nom. Vous dites que Félix n'a jamais cautionné la violence. Cela tombe bien, moi non plus. Je la constate. Je la constate, comme Félix le fait dans son texte, comme une réponse des «fils révoltés» et «humiliés» à un système qui les écrase au lieu de les entendre.

Quant à votre complainte au sujet de la sur-politisation de la culture québécoise, je ne comprends tout simplement pas de quoi vous parlez. Et si on laissait parler les faits. Selon les sondages BBM, les trois rendez-vous télévisuels les plus courus au Québec dans la semaine du 27 mai au 2 juin 2013 ont été, en ordre: La poule aux œufs d'or, Testé sur des humains et Dans l'oeil du dragon. Trois émissions lassantes pour leur contenu politique! À moins que ce ne soit différent dans la chanson québécoise? Voici, selon l'Institut de la statistique (ISQ) du Québec, les trois albums québécois les plus vendus en 2012: Sans attendre de Céline Dion, Star Académie 2012 et Star Académie Noël. On n'en peut plus de tant de chansons engagées!

Toujours selon l'ISQ, voici les spectacles d'artistes québécois ayant eu la plus grande assistance au Québec en 2011, puisque les chiffres de 2012 ne sont pas encore publiés: Totem du Cirque du Soleil, Torture de Jean-Marc Parent et La mélodie du bonheur. Bref, rien de très politique dans tout cela. Et vous remarquez que je n'ai considéré ici que les artistes québécois. Aurais-je inclus les productions américaines, le portrait aurait été encore plus éloquent. De quoi êtes-vous lasses, au juste?

Dans une ère où le cynisme triomphe, où la participation citoyenne est à son plus bas et où les taux de participation aux différentes élections fondent comme neige au soleil, nous avons plus que jamais besoin de culture engagée. Les businessmen du divertissement à la Guzzo ont raison: cela fait vendre un peu moins de popcorn. Et cela également semble embêter les chroniqueuses de droite. Soit. Madame Ravary, pendant que vous dégustez sereinement vos fraises à la crème de l'île d'Orléans, quelque chose me dit qu'il y a des centaines de milliers de travailleurs, de chômeuses, d'étudiants et de professionnels, toutes allégeances politiques confondues, qui ont envie de réfléchir eux aussi sur les défis politiques d'envergure qui sont les nôtres en ces temps troubles. Ils n'ont malheureusement pas de chronique dans le Journal de Montréal pour l'écrire.

Je ne savais pas par où commencer cette lettre et je dois vous avouer que je ne sais pas vraiment comment la terminer non plus. Laissons donc le dernier mot à Félix. Je vous laisse sur une toute petite citation, que je me garde bien de détourner politiquement. Je vous laisse l'interpréter.

«Il y a des pays où l'État paie l'étudiant et lui dit merci.» - Félix Leclerc


P.S. Prière de changer de cassette au sujet de la supposée domination de la gauche dans l'espace public. Cela est faux. Une étude d'Influence Communication publiée il y a quelques mois démontre, chiffres à l'appui, que la droite domine outrageusement le débat public. Des 15 personnalités médiatiques ayant le plus d'écho dans les médias québécois, seulement deux ont affiché une sympathie pour les grévistes. Les 13 autres les ont pourfendus pendant des mois. Constatez par vous-mêmes.

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