Frédéric Dejean

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Les soldats de Jésus, une approche anthropologique des chrétiens évangéliques

Publication: 17/12/2012 10:31

Il y a quelques jours, le Huffington Post Québec publiait un texte dans lequel l'auteur reprochait à RDI d'avoir diffusé une « info-publicité » par le biais d'un documentaire, Les soldats de Jésus, dans le cadre de l'émission « Les grands reportages » (émission du lundi 10 décembre 2012).

Après avoir hésité, j'ai participé à ce documentaire. J'avais eu plusieurs (mauvaises) expériences avec les médias qui, dans leur traitement des chrétiens évangéliques ne s'intéressaient qu'à l'écume du phénomène, à savoir les bras en l'air des fidèles, des hommes et des femmes qui s'écroulent «frappés par l'Esprit Saint». Trop souvent, mes interlocuteurs voulaient me faire dire que les évangéliques sont tous pro-américains, créationnistes, furieusement rétrogrades, et qu'une telle irrationalité n'aurait finalement pas sa place dans nos sociétés sécularisées.

Quelques semaines avant la diffusion du documentaire, Orlando Arriagada, le réalisateur, avait invité les participants à une avant-première. Après le visionnage, ma réaction fut positive. M'efforçant de reprendre la critique adressée par Pierre-Luc Brisson sur le site du Huffington Post, j'explique les raisons de ma réaction.

Tout au long de son article, Pierre-Luc Brisson prône une « image nuancée », « un portrait nuancé », et en appelle à une information « traitée de façon équilibrée ». Toute personne sensée ne peut que souscrire à un tel programme. Reste que je doute que l'auteur ait lancé un tel appel si le documentaire avait été ouvertement à charge.

Cette insistance sur la « nuance », à laquelle en tant que chercheur je suis tout particulièrement sensible, est paradoxale puisque le portrait que l'auteur brosse des chrétiens évangéliques se fonde sur une série de lieux communs : le créationnisme, la lecture littérale du texte biblique, le refus de l'avortement et plus généralement des positions conservatrices sur les questions de société. Ce qui semble être le portrait robot de l'évangélique est en fait celui d'un type d'évangélique bien particulier, à savoir le fondamentaliste américain de la « Bible belt ». Cette référence continuelle aux États-Unis est caractéristique d'un certain discours porté sur les évangéliques. Si les États-Unis occupent une place importante dans les dynamiques évangéliques mondiales, il est faux de penser que tous les évangéliques voient comme un modèle les conservateurs américains. Lorsque George W. Bush entama sa « croisade » en Irak, l'opinion française fut ainsi tout étonnée d'apprendre que nombre d'évangéliques français ne se reconnaissaient absolument pas dans cette guerre.

L'évangélisme - ou plutôt les évangélismes - est traversé par des lignes de fractures profondes: certains courants interprètent la Bible, d'autres pas, certaines Églises sont ouvertes sur les questions de société, d'autres pas. Les réalités évangéliques sont multiples au point que les chercheurs parlent volontiers de « nébuleuse évangélique » pour souligner cette diversité et cette hétérogénéité. À force de vouloir rendre les choses simples, on finit tout bonnement par les rendre simplistes. Qui sait encore que l'Armée du Salut est une dénomination évangélique? Personne. Il est vrai que les «salutistes» ne coïncident pas vraiment avec les stéréotypes véhiculés.

Revenons au documentaire. Le réalisateur a fait le choix de s'effacer. Il donne la parole à des pasteurs, des fidèles, mais sans jamais les cautionner, les réfuter, ou surtout, les juger. Ce faisant, il donne au spectateur la responsabilité d'en tirer des conclusions : il ne le fera pas pour lui. La démarche n'est pas politique, mais clairement anthropologique.

Pierre-Luc Brisson aurait souhaité « une image un peu plus réaliste du mouvement évangélique québécois et canadien ». Un tel commentaire a de quoi surprendre. En effet, en quoi l'image livrée par le réalisateur n'est-elle pas réaliste ? Le documentaire l'est d'ailleurs d'autant plus que Orlando Arriagada n'impose pas son point de vue : les séquences sont longues et les personnages peuvent s'exprimer. En quoi la visite d'un pasteur chez un couple dont le mari vient de subir une opération à cœur ouvert ne serait-elle pas réaliste? Peut-être tout simplement qu'il ne s'agit pas d'un « bon réalisme », c'est-à-dire un réalisme critique.

M. Brisson aurait souhaité avoir sous les yeux « le tour d'horizon complet » des réalités évangéliques. Mais la démarche du réalisateur était justement de montrer UNE certaine réalité évangélique. À aucun moment il n'est dit au spectateur : ce que vous voyez est LA réalité évangélique dans son ensemble. Et cette manière de faire n'esquive en aucune façon les ambiguïtés et les points de frictions que des chrétiens évangéliques peuvent entretenir avec le reste de la société. Les séquences au cours desquelles s'exprime Jérémie (le personnage du « fidèle ») sont particulièrement intéressantes.

Les propos qu'il tient (sur les rapports hommes femmes au sein du couple ou sur l'avortement) avec un aplomb étonnant entrent frontalement en contradiction avec un certain nombre de valeurs dominantes aujourd'hui. L'art d'Orlando Arriagada est justement de ne pas les avoir commenter. Avaient-elles d'ailleurs vraiment besoin de l'être ? Je n'en suis vraiment pas sûr. En tout, elles suffisent à balayer l'accusation d'« infopublicité ». Ce point permet de toucher le cœur du problème : les personnages ne sont pas univoques. Il est certain que le spectateur aurait préféré voir des fanatiques auxquels il peut facilement ne pas s'identifier. Mais le spectateur est mal à l'aise, justement parce qu'il est difficile de ne pas éprouver une certaine sympathie pour les personnages, tout en étant choqué par certains propos tenus. Chaque humain est pétri de contradictions, personne n'est ni tout blanc ni tout noir.

Il est également reproché au réalisateur de ne pas « confronter les croyants ou de les mettre en opposition avec les discours franchement dérangeants tenus par nombre de leurs coreligionnaires dans l'espace public ». Mais dans quel but ? En quoi le croyant doit-il rendre compte de ce que font ou pensent ses coreligionnaires ?

Le dernier point que j'aborde concerne le regard critique. Dans les dernières lignes de son texte, Pierre-Luc Brisson sous-entend que le réalisateur souscrirait aux propos du pasteur qui déclare que «l'homme a été créé pour entrer en relation avec Dieu et ça, je le mesure depuis trente ans dans ma vie». Une fois de plus, cette dernière séquence coïncidence parfaitement avec le projet d' Orlando Arriagada : laisser parler les personnages et faire confiance au spectateur qui n'est pas forcément un imbécile, et qui est capable de réfléchir sans qu'un narrateur omniscient lui expliquer à quel point les propos du pasteur sont irrationnels.

Évidemment, le sujet est loin d'être épuisé, et des documentaires sur le rôle que certains groupes évangéliques occupent dans la vie politique, en particulier au niveau fédéral, ont toute leur place. De mon point de vue, Orlando Arriagada propose une œuvre riche et sa richesse repose précisément dans sa modestie. Il ne prétend pas tout dire, tout décrire, seulement montrer quelques « instantanés », témoigner d'un ordinaire qui est aussi une réalité du fait du religieux contemporain.

 
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