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Si j'avais su à cette époque que j'étais autiste, je l'aurais aimé autrement

On s'est aimés tout de suite. Nous n'étions plus deux garçons, mais deux âmes complices qui venaient de toucher l'infini.

17/08/2017 13:38 EDT | Actualisé 17/08/2017 13:39 EDT
Getty Images/iStockphoto
Cet amour, aussi humain soit-il, m'habite encore dans mon monde fait de lunes et de constellations et je suis incapable de l'effacer.

Depuis que j'ai reçu mon diagnostic d'autiste à l'âge de 35 ans, je fais la paix avec les gens que j'ai pu blesser, malgré moi, en faisant mon coming out sur ce blogue. Mais le cœur, lui, résiste encore.

C'était il y a 20 ans, jour pour jour. Je m'en rappelle comme si c'était hier.

J'aurais voulu lui dire tellement de choses, mais le silence de notre premier baiser a enterré tous les murmures de mon cerveau qui ne comprenait pas ce qui arrivait. C'était un garçon, comme moi, mais je ne me suis même pas senti coupable tellement le contact de sa peau était réconfortant.

Et si seulement, avant de le quitter ce soir-là, j'avais pu lui dire cette phrase toute simple et qui résonne en boucle dans mon âme :

«Je ne sais pas comment t'aimer, mais je sais que je t'aime. Apprends-moi...»

L'amour qui m'habite a besoin d'être tempéré, dirigé, condensé... humanisé. J'aimerais avoir cette capacité très neurotypique de naviguer entre les naissances et les deuils, de laisser entrer des gens et d'arriver à les laisser partir. De boucler la boucle; d'oublier, avec le temps.

Sauf que dans mon cerveau autiste, le temps ne module pas les émotions. Elles existent ou n'existent pas. Oublier lentement est impossible. J'aime ou je n'aime pas.

Ce coup de foudre d'un dimanche de 1997 n'a rien de plus vrai et de plus balancé, à mes yeux, qu'une parfaite équation mathématique. Et comme toute équation mathématique, il est éternel et immuable.

J'avais conduit pendant des heures pour le rencontrer devant un centre commercial de sa ville. On s'était envoyé nos photos par la poste. Je l'ai tout de suite reconnu, assis sur les marches de notre lieu de rendez-vous. Je ne sais pas combien de temps il m'avait attendu, mais il était là.

Nous n'étions plus deux garçons, mais deux âmes complices qui venaient de toucher l'infini.

On s'est aimés tout de suite. Nous n'étions plus deux garçons, mais deux âmes complices qui venaient de toucher l'infini.

Dans son appartement, nous avons hésité avant de nous rapprocher. Et pour la première fois de ma vie, j'ai dansé un slow collé. J'ai enfoui mon menton dans son cou et nous avons flotté, corps à corps, pendant des heures, sur Let It Rain d'Amanda Marshall et Heaven On A Sunday de Paul McCartney.

We've been calling it love
But it's a dream we're going through
And if I only had one love
Yours would be the one I'd choose

Si j'avais su à cette époque que j'étais autiste, je l'aurais aimé autrement. Si... et seulement si j'avais su...

Parce que j'ai tout gâché. Deux fois plutôt qu'une.

J'ai rompu avec lui, car malgré moi, son étreinte me brûlait la peau. Aussi bête que ça. Je ne lui ai jamais dit. Quand je ressens de trop grandes émotions, mon cerveau n'arrive pas à les assimiler et à bien les gérer. Elles se heurtent à des bogues et s'expriment maladroitement. Chez moi, ça se traduit par des réactions à retardement.

J'ai cependant eu droit à une deuxième chance quelques années plus tard et je pense qu'il m'a aimé à nouveau. Nous avons même vécu ensemble pendant quelques mois, jusqu'à ce que je sois pris de panique, non outillé à gérer cette présence physique. Je l'ai abandonné pour pouvoir respirer. J'ai accepté un emploi dans une autre ville, loin de lui, sans le lui dire.

Oui, une personne autiste aime. Cet amour semble souvent brut et maladroit alors qu'à mes yeux, il est « normal ». Il a une forme et une couleur. Il est comme une longue corde bleu ciel qui tourne sur elle-même et qui fait des aller-retour entre mon cerveau et mon ventre.

L'amour que je ressens ne peut cesser d'exister une fois que l'étreinte d'une personne s'imprime dans mon être et arrive à engourdir le malaise d'un toucher, comme ce baiser d'il y a 20 ans.

L'amour que je ressens ne peut cesser d'exister une fois que l'étreinte d'une personne s'imprime dans mon être et arrive à engourdir le malaise d'un toucher, comme ce baiser d'il y a 20 ans.

Il ne m'aime probablement plus. Ce serait humain. Je crois l'avoir terriblement blessé parce qu'il n'a jamais répondu à mes messages. Ou pire, je le laisse totalement indifférent, n'étant à ses yeux qu'un vague souvenir d'une histoire dont les contours se sont fanés.

Mais moi, ce slow, je le danse encore, comme au crépuscule de ce dimanche de 1997. Je le danse depuis 20 ans, car l'amour n'a pas de fin. Il est une connexion permanente; la rencontre de deux âmes, soudées par mon corps qui accepte la présence d'un autre corps étranger sans le rejeter.

Cet amour, aussi humain soit-il, m'habite encore dans mon monde fait de lunes et de constellations et je suis incapable de l'effacer.

J'aimerais tant le revoir, ne serait-ce que sur un vieux cliché en noir et blanc d'un photomaton, comme celui qu'on s'était envoyé par la poste. Cet amour, aussi humain soit-il, m'habite encore dans mon monde fait de lunes et de constellations et je suis incapable de l'effacer.

If I only had one love
Yours would be the one I'd choose

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