Frédéric Bastien

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Bilingual from coast to coast

Publication: 31/03/2012 00:18

Le gouvernement conservateur vient de nommer deux commissaires à l'immigration unilingues anglais pour la région de Montréal. Le ministre de l'immigration Jason Kenney n'y voit rien de mal. « Nous sommes dans un pays bilingue » clame-t-il sur le ton d'une évidence. De plus fait-il valoir, des francophones unilingues sont également nommés, oubliant de mentionner qu'il est impensable de nommer ceux qui parlent français seulement dans le reste du Canada. La réaction du ministre traduit certainement l'indifférence du gouvernement conservateur face au Québec. Mais elle démontre surtout à quel point l'utopie d'un pays bilingue n'a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais.

Le bilinguisme canadien a été conçu par Pierre Trudeau dont le grand projet a consisté à faire en sorte que tous les Canadiens puissent vivre dans la langue de leur choix partout au pays. Comment? D'abord en offrant des services gouvernementaux dans les deux langues de Vancouver à St-Jean de Terre-Neuve en passant par le Yukon. Ensuite en inventant une charte qui élève au rang de droit fondamental le fait d'étudier dans la langue de la minorité, c'est-à-dire en anglais au Québec et en français dans le reste du pays. Finalement en faisant en sorte que le plus grand nombre de Canadiens parlent les deux langues officielles, donc en encourageant les écoles d'immersion, les échanges culturels et ainsi de suite. Dans ce pays rêvé, théorique et idéal, on peut vivre et travailler dans la langue de son choix, comme les deux commissaires unilingues que le ministre Kenney a nommés, ou comme les quelque 300 000 anglophones qui vivent à Montréal sans jamais parler français.

Le problème vient du fait qu'il n'y a qu'au Québec que le rêve de M. Trudeau fonctionne. Au nom du bilinguisme, le gouvernement fédéral emploie les fonds publics pour y faire la promotion de l'anglais. Il donne de l'argent aux groupes qui veulent contester la loi 101, sous prétexte de faire valoir le droit fondamental de vivre en anglais au Québec et d'avoir accès à l'école anglaise publique et gratuite. Ce cadre institutionnel est tellement efficace qu'il fait en sorte que les Québécois francophones, comme les avocats plaidant devant la commission de l'immigration, doivent utiliser l'anglais faute de ne pouvoir être bien compris par le commissaire, lequel sera d'autant enclin à ne pas faire d'effort qu'il sait très bien que la grande majorité des avocats au Québec sait parler anglais.

Inutile de dire qu'il en va tout autrement dans le reste du Canada. Car le bilinguisme repose sur l'idée fausse d'une symétrie entre la situation des anglophones québécois et des francophones hors-Québec. Ces derniers sont presque tous bilingues, faute de quoi il leur est impossible de travailler et vivre dans leur milieu. Malgré l'éducation en français et des services gouvernementaux dans cette langue ici ou là, leur taux d'assimilation est stratospérique. La réalité sociologique du pays demeure celle d'un Québec où le français est fragile et d'un Canada anglais...fondamentalement anglais! Les milliards de dollars investis par Ottawa au fil des ans n'ont rien fait pour changer cette situation, sinon en permettant bien sûr aux anglophones du Québec de résister au désir de francisation maintes fois exprimé par la majorité de la province.

Évidemment il est bien plus commode de faire comme si tel n'était pas la situation. Alors on vit dans la fiction d'une similitude entre les minorités linguistiques où qu'elles soient au pays. On fait semblant de s'occuper de la situation en ayant un commissaire aux langues officielles, qui coûte des millions de dollars et dont les rapports prennent systématiquement le chemin des tablettes année après année. Et pendant que le français recule partout incluant au Québec, on nomme des unilingues anglophones pour nous rappeler la logique inhérente du bilinguisme canadien, bilingual from coast to coast.