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Budget fédéral: n'oublions pas la lutte contre l'itinérance

10/03/2016 10:21 EST | Actualisé 11/03/2017 05:12 EST

Au cours des dernières années, au Québec comme ailleurs au Canada et dans le monde, le phénomène de l'itinérance a non seulement crû, mais il s'est aussi transformé radicalement. Ce phénomène ne se réduit plus à l'image du clochard alcoolique, mais touche désormais de plus en plus de jeunes, de femmes, de personnes âgées, de membres de communautés culturelles et même de familles. Un phénomène qui peut advenir rapidement ou au bout d'un long processus, à la suite de drames et de ruptures, et qui peut être temporaire ou plus définitif.

Au Québec, la grande majorité des acteurs impliqués auprès des personnes touchées par ce phénomène reconnaissent que ce combat ne peut pas passer par des solutions simples et que l'action doit être pensée à plusieurs niveaux, tant dans la prévention que dans la prise en charge, tant dans les services d'accueil que dans les aménagements de l'espace urbain, tant dans les grands centres que dans les régions.

Il y a un consensus à l'effet d'accepter la complexité de ce phénomène et de renoncer à trouver une seule cause ou bien une seule explication. Les intervenants impliqués dans sa lutte reconnaissent qu'il faut agir de façon concertée et coordonnée avec l'ensemble des acteurs concernés par les différents aspects de l'itinérance, tels que le logement, la santé, le revenu, l'emploi, l'éducation et le partage de l'espace public.

Depuis le début des années 1990 et ce, jusqu'à récemment, ce consensus s'est traduit par l'appui des gouvernements du Canada et du Québec à des initiatives diverses, en passant par le financement du travail de rue jusqu'au logement social avec soutien communautaire.

En 2013, contrairement à ce qui avait été soutenu depuis un peu plus de deux décennies, le gouvernement de Stephen Harper a mis de l'avant une nouvelle approche au nom de «Logement d'abord». Cette approche ne favorise qu'un seul type d'action orientée sur une aide en logement privé et s'adresse uniquement aux personnes sans abris les plus visibles vivant de l'itinérance chronique. «Logement d'abord» met également de côté une approche communautaire préconisée avec raison par l'ex-ministre libérale Claudette Bradshaw lors de la mise en place de cette initiative à la fin des années 1990.

En signant l'Entente Canada-Québec en décembre 2014, les organismes impliqués dans la lutte à l'itinérance espéraient fortement que le financement de cette approche globale serait maintenu par le gouvernement du Québec, comme le prévoyait la Politique québécoise de lutte à l'itinérance, mais, au grand désarroi de ces organismes, le gouvernement du Québec a dû cautionner l'approche «Logement d'abord» devant une directive honteuse des conservateurs.

Ce faisant, ce sont plusieurs dizaines d'organismes du Québec qui ont perdu totalement, ou en grande partie, l'aide qu'ils recevaient d'Ottawa. Des milliers de personnes en situation ou à risque d'itinérance se sont vues également privées du soutien qui leur était apporté dans les ressources alimentaires, les organismes de travail de rue, les hébergements et autres ressources qui ont subi ces coupes.

Alors que la Stratégie des partenariats de lutte contre l'itinérance (SPLI) fonctionnait adéquatement et sur divers fronts depuis une dizaine d'années, voilà qu'on ébranle dangereusement tout ce qui avait été mis en place auparavant en matière de lutte à l'itinérance au Québec.

En dépit de l'article 11 du Pacte et des recommandations formulées en 1998 et 2006 par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels, les problèmes de logement et d'itinérance demeurent une préoccupation majeure au Canada comme au Québec. Dans un rapport de recherche, publié en 2014, les organismes Canadian Observatory on Homelessness et Canadian Alliance to End Homelessness affirment que plus de 235 000 personnes vivent des situations d'itinérance, à un moment ou à un autre d'une année, au Canada. Avec un tel constat, force est de constater que le Canada n'a pas donné de suites adéquates à la recommandation faite en 1998 et reprise en 2006 de «considérer la lutte contre le phénomène des sans-abri et l'insuffisance de logements comme une situation d'urgence nationale».

Le 24 février dernier à Genève, le Canada a comparu à nouveau devant le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies pour défendre ses politiques sociales. Les membres du Comité onusien ont vivement regretté que la grande majorité des recommandations faites lors de son dernier rapport en 2006 soient restées lettre morte. «Au lieu de progresser, la réalisation des droits a régressé», a notamment condamné un membre du Comité, en s'appuyant sur les exemples de l'itinérance, du logement et de la pauvreté.

Les membres du Comité ont également déploré que la plupart des droits économiques, sociaux et culturels soient non seulement omis dans la Charte canadienne des droits et libertés, mais aussi que le gouvernement refuse d'interpréter cette dernière d'une manière qui serait plus favorable à leur pleine réalisation. Ils se sont interrogés sur l'attitude du Canada, qui refuse que ses obligations à l'égard du Pacte soient invoquées devant les Tribunaux, comme c'est arrivé récemment lorsqu'une personne sans-abri a voulu invoquer son droit au logement devant la Cour suprême.

La délégation présente du FRAPRU a pris note du changement de ton de la délégation canadienne, comparativement à l'arrogance démontrée en mai 2006, quelques mois après l'arrivée au pouvoir du gouvernement conservateur de Stephen Harper. La cheffe de la délégation canadienne, Rachel Wernick, a d'emblée affirmé que celle-ci prend note «avec humilité» des préoccupations exprimées.

À la fin des années 1990, le parti que vous dirigez a, à plusieurs reprises, soutenu le maintien d'une approche globale dans la lutte à l'itinérance et le respect des priorités régionales. Durant la dernière campagne, vous vous êtes personnellement aussi engagé à revoir les orientations présentes du programme SPLI, à l'augmenter puis à l'indexer au cours des prochaines années. Vous vous êtes également engagé à investir davantage dans le logement social.

Le 22 mars prochain, votre gouvernement déposera son premier budget. Le ministre des Finances Bill Morneau a déjà confirmé que celui-ci sera largement déficitaire dans le respect du programme libéral afin de réaliser différents engagements.

Comme l'écrivait le Comité des droits économiques, sociaux et culturels dans ses observations finales de 2006, les organismes impliqués dans la lutte à l'itinérance et pour le respect du droit au logement estiment que, dans un pays aussi riche que le Canada, il n'y a aucune raison de tolérer la situation de grande pauvreté et d'exclusion sociale auxquelles font face des dizaines de milliers de nos concitoyens.

Dans cette perspective, nous espérons fortement que les engagements que vous avez soutenus lors de la dernière campagne électorale, ainsi que les propos exprimés par Mme Wernick à Genève, se concrétiseront réellement dans ce prochain budget.

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