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Quand notre cerveau exagère

21/11/2014 12:22 EST | Actualisé 23/01/2015 05:12 EST

«Ça va jamais marcher!» «C'est toujours pareil!» «Il n'y a rien qui fonctionne!» On a tous connu quelqu'un qui exagère de temps en temps. Des interprétations trop pessimistes ou trop paranoïaques pour la situation. Ou parfois des réactions trop naïves ou trop exaltées. Bien sûr, ce sont généralement les autres qui sont naïfs ou pessimistes, nous on est réaliste.

Notre interprétation d'une situation n'est jamais complètement rationnelle et objective, elle est toujours teintée par nos émotions à un certain degré. Un enthousiasme qui vient d'on ne sait trop où, un pessimisme qu'on n'avait pas remarqué, une hypersensibilité à la critique. C'est ce qui rend le verre à moitié vide ou à moitié plein, ce qui fait voir une blague comme une insulte ou un clin d'œil complice. Sans qu'on s'en rende compte, les émotions orientent continuellement l'interprétation de l'information qui nous vient à l'esprit. Ne dit-on pas que l'amour rend aveugle ou que la peur aiguise les sens. De la même manière, la joie nous rend distraits, la tristesse nous rend moins créatifs et l'ambition nous rend téméraires.

Même si elles sont souvent considérées comme nuisibles, les émotions sont les moteurs et les boussoles de nos pensées. Elles nous alertent sur les dangers qui nous guettent. Elles nous fournissent des buts (désirs, envies, ambitions) et orientent nos pensées sur ce qui nous rapproche de ces buts. En plus, elles nous entrainent à éviter ce qui nous nuit et à répéter ce qui nous fait du bien. Les gens qui ont une pensée déconnectée de leurs émotions sont souvent indécis, apathiques, rigides ou socialement dysfonctionnels. Ils peuvent aussi manquer de jugement (lire: Le manque de jugement). La subjectivité est donc saine et naturelle.

Même si les émotions sont essentielles pour la pensée, quand elles sont trop fortes elles peuvent biaiser nos pensées de façon excessive. Certaines déviations de la pensée par les émotions sont très fréquentes, en particulier, généraliser, dramatiser et obséder.

Dans certains cas, exagérer c'est généraliser à l'excès ou conclure trop vite. Au premier revers, on conclut à un échec («Tu vois que je n'y arrive pas!»). Après une ou deux occasions, on voit une tendance («Tu dis non tout le temps!»). On surinterprète les informations disponibles quand plusieurs explications sont possibles. Comme si on tenait plus à notre conclusion qu'aux faits qui pourraient la contredire ou la nuancer. Notre cerveau tolère mal l'ambiguïté. Il aime catégoriser et prédire les évènements alors nos émotions nous suggèrent des interprétations qu'on accepte sans trop réfléchir. Parfois, c'est un manque d'imagination qui fait ignorer les autres interprétations possibles, mais souvent c'est de l'aveuglement émotionnel. Les émotions modérées nous orientent vers certains aspects d'une situation plutôt que d'autres selon nos priorités (ex: dangereux ou pas). Les émotions plus fortes, elles, orientent nos pensées de façon moins subtile et peuvent nous donner une vision en tunnel, une pensée en tout ou rien.

Parfois, exagérer c'est dramatiser, voir des drames où il n'y en a pas. Un malaise passager? C'est probablement une crise cardiaque. Une sirène? C'est probablement pour nous. Dans les interactions sociales, dramatiser c'est exagérer la signification de gestes ou de mots très banals. Notre copain arrive en retard à un rendez-vous, c'est évident qu'il nous manque de respect ou qu'il nous rejette. Certaines personnes dramatisent plus souvent que la moyenne (voire drama queen). Les émotions comme la peur ou la jalousie servent à anticiper des menaces potentielles et anticiper ça peut facilement s'emballer. Les émotions activent des pensées liées à leur thème et ces pensées peuvent amplifier les émotions qui leur ont donné naissance, créant ainsi des boucles émotion-pensée-émotion qui peuvent s'emballer.

Pour certains, exagérer c'est obséder, rester préoccupé trop longtemps par un thème envahissant (Ex: Critiquer sans arrêt, ressasser des conflits, culpabiliser pour rien, s'inquiéter à outrance de son image ou de sa sécurité). En temps normal, les émotions se font compétition continuellement dans notre cerveau et elles se remplacent les unes les autres avec les changements de situation ou le simple passage du temps. Quand une émotion est trop dominante, elle ne se laisse pas déloger facilement et elle entretient un thème de préoccupation et des idées intrusives comme dans le cas de l'insomnie au coucher ou encore dans le stress post-traumatique ou le trouble obsessif compulsif. Les boucles émotions-pensées se maintiennent parfois très longtemps avant de passer à autre chose. Beaucoup de gens pensent qu'ils deviennent inquiets suite à une pensée inquiétante (ex: les finances, les enfants), mais souvent l'inquiétude a été déclenchée plus tôt et inconsciemment par un évènement ou une phrase. Cette inquiétude a activé des pensées sur un autre sujet inquiétant, renforçant ainsi la boucle émotion-pensée.

Les gens peuvent manquer de détachement ou d'objectivité pour toutes sortes de raisons. Certains vont montrer plus de biais émotionnels suite à des coups durs (conflits, divorces, deuils, pertes d'emploi). Pour d'autres, l'exagération est liée à une anxiété ou une humeur dépressive qui les rend hypersensibles aux signaux qui pourraient être interprétés comme menaçants, blessants ou irritants. Pour d'autres encore, elle est liée à des traits d'instabilité émotive aux racines plus profondes (personnalité limite, jalousie extrême, impulsivité).

Pourquoi nos cerveaux sont-ils si manipulables? Les émotions servent entre autres à nous alerter et à nous mobiliser sur des thèmes prioritaires (survie, bien-être, accès aux ressources, envie de se reproduire, statut social...). L'évolution a confié aux émotions une forte influence sur tous les processus de pensées pour qu'elles remplissent leurs fonctions et certains diraient même que notre grande rationalité a évolué parce qu'elle permettait de gagner plus souvent sur les thèmes prioritaires.

Il n'est pas toujours facile de détecter ces biais émotionnels chez les autres et encore moins chez soi-même, mais porter attention à ces exagérations peut améliorer notre bien-être. Elles sont souvent le signe d'un malaise qui peut affecter toutes les sphères de la vie des relations avec nos proches à la satisfaction au travail. Que faire pour réduire ses propres biais émotifs? Il faut écouter nos proches quand ils trouvent qu'on exagère. On peut aussi prendre l'habitude de demander aux autres leur opinion. Mais le déni de l'exagération est très fort chez plusieurs d'entre nous. Plus que tout, il faut réduire l'intensité des émotions et les relativiser.

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