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Le manque de jugement: quand notre cerveau manque de freins

23/10/2014 10:27 EDT | Actualisé 26/12/2014 05:12 EST

Faire des blagues déplacées dans une rencontre formelle. Parler de son embonpoint à quelqu'un pour qui c'est un sujet sensible. Plonger son doigt dans un gâteau d'anniversaire avant qu'il ne soit coupé. Prendre un selfie du bord d'une falaise pour épater ses copains.

On a tous fait des erreurs de jugement, des comportements sociaux inappropriés (faux-pas, incivilités, gaffes, colères) ou des comportements impulsifs (dépenses, prises de risque, consommation, paris). Ces comportements sont des petites défaillances de l'intelligence émotionnelle, des pertes d'inhibitions sociales ou affectives. Ils peuvent bien sûr nuire à leur auteur en démontrant une perte de contrôle passagère, mais le plus souvent ils affectent aussi les autres. Les comportements désinhibés sont souvent des écarts par rapport à une norme sociale. Certains concernent le respect des autres comme les incivilités, l'excès de franchise ou le manque de tact (Tu as pris du poids?). D'autres concernent la bonne conduite générale comme la provocation, la fronde (Uriner dans l'allée d'un avion) ou l'impulsion colérique (T'as vu ce connard!) Parfois, les écarts sont en rapport avec une norme individuelle ou rationnelle comme les gens qui, sur un coup de tête, prennent des risques majeurs qu'ils n'auraient jamais pris avant (finances, santé, sécurité), font des excès qu'ils regrettent (consommation, drogues, plaisirs) ou prennent des décisions trop hâtives qui manquent de délibération ou de discernement.

Les erreurs de jugement sont des défaillances du contrôle émotionnel. Les freins sociaux, les normes, les repères éthiques et les valeurs sont associés à des petits signaux émotifs (des microémotions) qui nous font anticiper les conséquences possibles de nos actes comme l'approbation ou la réprobation de notre entourage, l'atteinte à notre amour-propre ou à celui des autres ou les impacts sur notre compte en banque. Ces microémotions sont des intuitions qui nous servent de gouvernail personnel, social ou moral. Des guides sur les coûts et bénéfices potentiels d'une action. Si on est peu sensible à ces petites intuitions, elles ne peuvent plus nous retenir ni nous orienter adéquatement. Si le signal émotif de l'empathie fait défaut, on peut oublier qu'une parole pourrait être blessante avant de la dire. Si on ne ressent pas le regret après une décision impulsive on a plus de chances de répéter une erreur. Risquer sa santé, sa fortune ou sa réputation? Où est le problème? Ce n'est pas que les gaffeurs ne comprennent pas les enjeux (même si parfois c'est le cas) mais plutôt qu'ils ne les ressentent pas ou qu'ils n'en tiennent pas compte dans le feu de l'action. Si en plus, ces petites intuitions sont submergées par des émotions plus fortes comme l'envie de se venger, de reprendre du pouvoir ou d'être reconnu, il sera plus difficile de résister aux impulsions comme dire une bêtise pour provoquer ou une méchanceté pour montrer son sens de la répartie.

Plusieurs circonstances peuvent favoriser le manque de jugement. On dit souvent que le jugement et les inhibitions sont solubles dans l'alcool. On parle trop fort, on en dit trop, on en fait trop. L'euphorie peut aussi favoriser ces comportements, car les inhibitions c'est bon mais c'est fatigant et ce n'est pas drôle. Cependant, certaines personnes n'ont pas besoin d'alcool ou d'euphorie. Certains ont des envies irrésistibles de dire (ou faire) tout ce qui leur passe par la tête sans filtre. Comme un enfant surexcité qui n'a plus de freins, certains adultes peuvent provoquer ou se donner en spectacle parce que ça fait du bien ou ça fait de l'effet, mais surtout parce qu'ils n'ont pas le choix, ils n'ont pas de freins assez forts ou assez rapides pour se retenir.

On voit plus souvent ces comportements désinhibés chez les personnes qui ont des traits impulsifs ou provocateurs, mais aussi dans les troubles psychologiques comme l'anxiété ou la dépression. Chez les personnes ayant des traits antisociaux, le manque de jugement moral peut causer des dommages importants quand elles trichent, mentent, volent, agressent ou détruisent. On voit aussi des comportements désinhibés chez les personnes qui ont subi des dommages au cerveau (maladie d'Alzheimer, démence frontotemporale, traumatisme cérébral...). Tels Dr. Jekyll et Mr. Hyde, certaines personnes peuvent changer complètement de personnalité et passer de personnes courtoises et attentionnées à des êtres insupportables en quelques minutes.

Les erreurs de jugement sont aussi favorisées par notre environnement social. Si leur entourage banalise les jugements personnels sur les réseaux sociaux 'parce que c'est juste pour rire', certaines personnes peuvent franchir la frontière entre la blague et l'intimidation. Quand on valorise à l'extrême la séduction et les liens personnels dans la compétition pour les contrats d'affaires, certains peuvent glisser vers des erreurs de jugement moral, dont la fraude et les pots de vin. Parfois, avec la pression sociale, la ligne entre le bien et mal devient floue, le manque de respect peut être toléré et le mal peut devenir banal.

Finalement, on n'est pas si différent des impulsifs et des gaffeurs sociaux. Notre civisme et notre personnalité ne tiennent qu'à un fil. Le réaliser peut nous aider à tolérer et pardonner un peu plus les écarts de conduite des autres. Le ridicule ne tue pas et les gaffes nous rendent plus humains. On peut aussi prendre conscience de l'importance d'être vigilants sur le respect et le civisme. On peut entrainer nos enfants et nos proches à tourner leur langue 7 fois avant de dire ou de faire quelque chose qui a un impact négatif. Imaginez une société dans laquelle une forte proportion des personnes influentes (chefs d'entreprise, politiciens, journalistes...) ont des manques de jugement fréquents et importants. On a tous intérêt à tempérer nos excès en se rappelant régulièrement les bienfaits du contrat implicite qui nous lie les uns aux autres et du «mieux vivre ensemble».

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