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L'homme de l'année: petit parleur, grand faiseur

Publication: 29/12/2012 17:39

Les observateurs de la politique internationale ont rarement été aussi gâtés qu'en 2012. Les élections se sont succédé à travers le monde. En guise de revue chronologique: Poutine est réélu en Russie lors d'un scrutin entaché d'irrégularités; Aung San Suu Kyi devient finalement députée au Myanmar; Hollande remplace Sarkozy en France; la Grèce se prononce deux fois par des élections qui sont de véritables referenda sur l'euro; le Québec élit sa première femme au poste de premier ministre; la Chine se dote d'une nouvelle équipe dirigeante symboliquement intronisée le lendemain du plébiscite qui reconduit Obama au pouvoir; une majorité autonomiste prend le pouvoir en Catalogne alors qu'en Extrême-Orient, les conservateurs triomphent au Japon et gagnent de justesse en Corée. De plus, de Tombouctou à Damas en passant par Le Caire, l'onde du Printemps arabe a continué de métamorphoser une région longtemps sclérosée.

Pourtant, celui qui a le mieux incarné le changement politique en 2012 et qui mérite le titre d'homme de l'année ne provient pas de l'un de ces pays. Qui plus est, il n'est ni politicien, il n'appartient à aucun parti politique et il n'a même jamais été élu. Et pourtant. Mario Monti quitte le pouvoir en ayant accompli plus de réformes en un an qu'un Sarkozy ou qu'un Obama au terme d'un mandat complet.

Monti est arrivé au pouvoir d'une manière curieuse. Fin 2011, Berlusconi achève d'exaspérer toute l'Europe. Son inaction agace les milieux d'affaires, sa vie dissolue passe mal au Vatican et dans l'opinion touchée par la crise, tandis que la publication de conversations privées peu respectueuses des dirigeants européens rendent Paris et Berlin furieux. Le président Napolitano, plutôt que de convoquer des élections anticipées, préfère faire appel à Mario Monti, technocrate et ancien commissaire européen. Il professore remplace il cavaliere. Monti obtient l'appui, jusqu'aux prochains élections, des démocrates (centre-gauche), du centre ainsi que du PDL de Berlusconi (centre-droit). Il se met aussitôt au travail avec l'aide de ministres qui - révolution en Italie - ont les compétences nécessaires pour occuper leurs fonctions.

Monti peut se vanter d'avoir mené à bien une série de réformes depuis trop longtemps retardées. Le marché du travail a été assoupli, l'âge de la retraite relevé, l'État a coupé plus de 50 milliards dans son budget et est allé en chercher autant par de nouvelles recettes fiscales. L'Italie, troisième économie de la zone euro, peut désormais emprunter à des taux beaucoup plus avantageux. Les risques d'une crise à la grecque sont pour l'instant écartés. Surtout, l'Italie, toujours frappée par la récession, va cesser de vivre au-dessus de ses moyens et va être en mesure de croître une fois la récession passée. Autre révolution politique dans la péninsule, Monti n'hésite pas à s'ingérer dans les affaires des provinces méridionales, qui sont des modèles d'inefficacité et qui sont gangrénées par les liens avec la Mafia. Et on ne peut l'accuser d'avoir tenté de gagner l'adhésion avec des sujets populistes comme les Roms.

Certes, tous les projets n'ont pas été menés à terme. Les réformes du système pénal, la réduction du nombre de parlementaires, la simplification de la carte administrative, de la procédure d'adoption, de divorce ou de l'obtention de la citoyenneté n'ont pas pu aboutir. Mais ce n'est pas faute d'avoir essayé; ce sont les partis politiques qui ont bloqué l'adoption de ces réformes, souvent à coups de centaines d'amendements.

Cette performance laisse cependant un goût amer. Dans un pays qui a élu Bunga Bunga non pas une, ni deux, mais trois fois, Monti n'aurait pu accéder au poste de premier ministre par les urnes, même s'il est l'exemple de l'homme d'État responsable, humaniste, pro-européen et tourné vers l'avenir dont l'Europe a aujourd'hui besoin. Les Italiens abordent les élections comme les électeurs des autres démocraties: ils raillent les politiciens qui gouvernent au gré des sondages et des faits divers mais les préfèrent aux pères la rigueur au moment de voter.

À ce titre, la présidentielle française du printemps est un cas d'école. Depuis des années, François Bayrou attire l'attention sur les véritables problèmes économiques de la France. Il ne sombre pas dans un populisme anti-immigration ou anti-patrons, mais se présente avec un programme de réduction des dépenses, d'aide aux entreprises, à l'éducation et à l'innovation qui ressemble beaucoup aux recettes appliquées par Monti. Or, Bayrou a terminé bon cinquième, après Hollande et Sarkozy qui tous deux ont évité de parler des problèmes de l'Hexagone et, bien pire, après Marine Le Pen et Mélanchon qui ont fait de la surenchère populiste à droite comme à gauche. Quant à la seule autre candidate à avoir tenu un discours de vérité - sur l'écologie et l'éthique douteuse de la classe politique française - Eva Joly dépasse à peine les 2%. Décidément, les qualités pour être élu sont fort différentes des qualités requises pour gouverner.

L'année qui s'ouvre sera bien moins chargée électoralement. Le centre de gravité se déplacera au Moyen-Orient avec des élections importantes en Israël, en Iran et au Pakistan. En Afrique, la Tunisie devra décider de la trajectoire politique de l'après Ben Ali et le Kenya devra montrer qu'il est en mesure d'organiser des élections dans le calme après les affrontements ethniques de 2007 qui ont mené à des accusations devant la Cour pénale internationale. Mais il faut garder un oeil sur l'Europe. Des majorités pro-européennes devront être élues en Italie et en Allemagne pour permettre de poursuivre le vaste programme de réforme de l'Union européenne déjà entrepris. Justement. Alors que les élections dans les pays de l'Union sont presque exclusivement centrées sur les questions nationales au détriment des questions communautaires et que Merkel a de plus en plus du mal à convaincre les Allemands d'aider leurs voisins, le programme de Monti - qui a finalement accepté de mener les listes du centre en février - s'intitule « Changer l'Italie, Réformer l'Europe ». Raison supplémentaire d'espérer que celui qui s'est montré l'homme politique le plus efficace de 2012 ne soit pas forcé de se retirer après les élections... arrivederci Mario?

 
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