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L'ermite milliardaire de Munich: les Arts sous le Troisième Reich (1/3)

24/01/2014 12:53 EST | Actualisé 25/03/2014 05:12 EDT

La révélation, début novembre 2013, de la saisie presque accidentelle de 1 406 tableaux dans l'appartement d'un octogénaire munichois, Cornelius Gurlitt, eut un retentissement planétaire.

Des policiers venus enquêter pour une fraude fiscale étaient loin de se douter qu'ils allaient effectuer la plus importante découverte d'œuvres spoliées depuis l'immédiate après-guerre. Derrière meubles, rideaux et boîtes de conserve périmées étaient rangées des œuvres de Dürer, Canaletto, Boucher, Ingres, Renoir, Daumier, Toulouse-Lautrec, Matisse, Picasso, Klee, Kandinsky, Chagall et Otto Dix. L'ensemble vaudrait un milliard d'euros.

Ce « trésor de Munich » a depuis suscité passions, convoitises et exaspérations. Les familles spoliées critiquent la lenteur des autorités allemandes et le secret qui entoure l'enquête. Cornelius Gurlitt, de son côté, a été dépeint en victime par certains alors que d'autres en firent un véritable Shylock moderne, s'accrochant à son butin au moyen de principes légaux qui semblent peu justifiables au regard des injustices de la Seconde Guerre mondiale. Quant aux tableaux, personne ne semble s'accorder sur ce qu'ils vont devenir.

Ce dossier va tenter d'expliquer les tenants et les aboutissants de cette affaire qui nous oblige à replonger dans certaines des pages les plus sombres de l'histoire européenne. Ce premier billet est consacré au sort réservé à l'Art sous le Troisième Reich (1933-1945) alors que les deux autres volets porteront respectivement sur la famille Gurlitt ainsi que sur les conséquences politiques et légales de cette saisie hors du commun.

Ces œuvres constituent-elles une part importante des œuvres toujours manquantes en raison de la Seconde Guerre mondiale?

Non. Dans ce domaine, comme dans tant d'autres, le bilan de la Seconde Guerre donne le vertige. Les nazis auraient saisi au moins un demi-million d'œuvres d'art. Il en resterait toujours environ 100 000 dont on ne sait pas si elles sont perdues, détruites ou simplement cachées. Plusieurs peintures majeures manquent à l'appel, dont un autoportrait de Raphaël qui se trouvait à Cracovie.

Par ailleurs, à la fin de la guerre, l'Armée rouge a volé plus d'un million d'objets de toutes sortes : tableaux, sculptures, biens archéologiques, ouvrages, archives. Ces pillages eurent lieu principalement en Allemagne et l'essentiel est toujours en Russie. Les tensions diplomatiques lors de la visite récente d'Angela Merkel à Saint-Pétersbourg rappellent que l'épisode demeure une pomme de discorde importante entre les deux puissances.

Cependant, malgré le grand nombre d'œuvres disparues, les redécouvertes sont effectuées au compte-goutte. Pour donner un ordre de grandeur, le projet Max Stern, basé à l'Université Concordia, tente de retracer les œuvres dont le galeriste Stern a été forcé de se départir avant de fuir l'Allemagne. Une dizaine de toiles ont été récupérées ces dernières années, ce qui est d'ailleurs plutôt un succès. Mais dans ce contexte, on comprend aisément l'intérêt suscité par l'annonce de la saisie à Munich.

Les destructions culturelles sont-elles une spécificité de la Deuxième Guerre?

Le patrimoine culturel est particulièrement vulnérable lors de n'importe quel conflit armé, et ce, depuis l'Antiquité. Des monuments sont détruits en raison des nécessités militaires et les armées victorieuses ramènent trop souvent un butin de guerre comprenant des œuvres d'art.

Les destructions sont cependant beaucoup plus importantes lorsque les combattants se réclament d'une idéologie radicale, qu'elle soit religieuse ou séculaire. Ils visent alors non seulement à vaincre l'ennemi militairement, mais également à rompre définitivement avec le passé. Il suffit de songer à l'ampleur des destructions des symboles monarchiques et religieux lors de la Révolution française ou de la Révolution russe.

La Seconde Guerre mondiale est la guerre idéologique par excellence. Les nazis voulaient triompher à la fois des démocraties libérales, mais aussi, et surtout, du communisme. S'appuyant sur les technologies du XXe siècle, le Troisième Reich eut les moyens de détruire et de piller dans des proportions absolument inédites.

Une remarque sur la Shoah s'impose. Nous avons bien évidemment à l'esprit le sort terrible réservé aux populations juives pendant la guerre. Mais les nazis entreprirent également de détruire les synagogues, les objets liturgiques et toutes manifestations artistiques liées au judaïsme. Pour les nazis, le génocide ne pouvait être complété qu'après avoir annihilé tout souvenir physique de la présence juive en Europe.

Aujourd'hui, ce problème de la protection du patrimoine culturel en temps de guerre est loin d'être réglé. Les musées les plus importants de l'Irak et de l'Égypte ont été pillés après l'invasion de 2003 et de la révolution de 2011. De nombreux sites du Patrimoine universel de l'UNESCO - dont la magnifique ancienne ville d'Alep - continuent d'être ravagés par la guerre civile en Syrie. Ce sont des pertes irremplaçables pour le patrimoine mondial étant donné la richesse de l'histoire millénaire de ces trois pays. Ces destructions continuent malheureusement d'avoir lieu dans l'indifférence de la communauté internationale.

Pourquoi les nazis accordèrent-ils autant d'importance à l'Art ?

D'abord, les Arts sont centraux dans la vie d'Hitler. Adolescent, il espérait être admis à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne. Il arriva dans la capitale autrichienne au début du XXe siècle à un moment d'ébullition artistique : c'est la période extraordinaire de l'Art nouveau et de la Sécession viennoise, de Gustav Klimt et d'Otto Wagner. Cet Art moderne ne plut pas au jeune Hitler.

Il fut refusé à deux reprises à l'Académie. Hitler n'attribuait pas son échec à son manque de talent personnel, mais à un milieu artistique viennois qu'il jugeait décadent, cosmopolite et dominé par les Juifs. Il gardera toute sa vie cette rancœur envers ceux qu'il traitera plus tard de « criminels de l'Art ».

Malgré cet échec, les Arts resteront centraux dans l'idéologie hitlérienne, car ils doivent refléter le développement moral de la société. Dans une conception du monde raciste et déterministe, un Art décadent est synonyme de civilisation décadente.

Dès leur prise de pouvoir en 1933, les nazis entreprirent ce qu'ils qualifièrent eux-mêmes de « guerre de purification ». Les mouvements d'avant-garde furent persécutés. L'abstraction n'avait désormais plus sa place. La critique sociale non plus. Il fallait désormais cesser de représenter des amputés de guerre, des clowns ou des prostituées. Le Reich organisa même une grande exposition d'Art « dégénéré » pour ridiculiser l'Art moderne qui attira deux millions de visiteurs. Plusieurs toiles de cette exposition sont d'ailleurs au nombre des œuvres saisies à Munich.

Cette épuration ne se fit pas seulement dans les Arts visuels. Une chasse s'engagea contre l'ensemble des milieux intellectuels. Des dizaines d'auteurs - Heine, Marx, Freud, Gide, Proust, Remarque, Kafka ou Zweig en tête - furent interdits. La campagne culmina le 10 mai 1933 par un autodafé de dizaines de milliers d'ouvrages dans plusieurs grandes villes universitaires allemandes.

L'Art imposé par le Troisième Reich voulait accompagner la transformation sociale. L'internationalisme des modernistes fit place à un Art qui célèbre les valeurs germaniques et qui esquisse les contours d'une société nouvelle, d'un homme idéal en quête de grandeur. L'architecture monumentale d'Albert Speer illustre bien cet état d'esprit, tout autant que les films de propagande de Leni Riefenstahl.

Alors que l'Art moderne est persécuté, l'Art germanique plus traditionnel - c'est-à-dire du Moyen Âge au milieu du XIXe siècle - est à l'honneur. Hitler va profiter de son influence pour collectionner. Il achète des tableaux majeurs tels que L'Art de la peinture de Vermeer. Les hauts dirigeants nazis - Goering en particulier - vont suivre l'exemple. Rien de mieux pour bien se faire voir du Führer.

Après le déclenchement de la guerre, un service spécial du Reich, sous la direction d'Alfred Rosenberg, va organiser le pillage systématique de l'Europe. Il rassembla l'Art germanique dans l'espoir de construire le musée des musées, le Führermuseum, à Linz, ville natale d'Hitler. Cet extrait du jugement du Tribunal militaire de Nuremberg en dit long sur la formidable bureaucratie mise en place :

[Alfred Rosenberg] organisa et dirigea l'« Einsatzstab Rosenberg » qui pilla des musées et des bibliothèques, confisqua des œuvres d'art et des collections, et mit à sac des habitations privées. Ses propres rapports montrent l'importance revêtue par ces confiscations. Au cours de l'« Action M » (Moebel), lancée en décembre 1941 sur la suggestion de Rosenberg, 69 619 demeures juives furent pillées dans l'Ouest, dont 38 000 à Paris seulement et il fallut 26 984 wagons de chemin de fer pour transporter en Allemagne les meubles confisqués. A la date du 14 juillet 1944, plus de 21 903 objets d'art, comprenant des peintures célèbres et des pièces de musée, avaient été saisis dans l'Ouest par l'Einsatzstab.

À la fin de la guerre, les Alliés vont retrouver les plus belles œuvres au château du Neuschwanstein ainsi que dans des mines de sel désaffectées à Altaussee, dans les Alpes autrichiennes. C'est le sujet du film Monuments Men, réalisé par Georges Clooney, qui va sortir en février lors de la Berlinade. Le film pouvait d'ailleurs difficilement espérer une meilleure publicité que la saisie de Munich.

N'y a-t-il pas une contradiction entre le penchant des nazis pour les Arts et leurs actions politiques ?

Oui, évidemment, cela surprend aujourd'hui. Il est en effet plus rassurant de se représenter les nazis comme des brutes sanguinaires, des types ontologiquement méchants qui auraient appartenu à une humanité différente de la nôtre.

Un exemple illustre bien ce paradoxe. Le camp de concentration de Buchenwald - camp le plus important en sol allemand - fut construit en 1937 tout près de Weimar, ville qui est demeurée le symbole du romantisme allemand. Schiller, Liszt et surtout Goethe y vécurent.

Goethe, le plus grand représentant d'un romantisme humaniste avec lequel les nazis vont justement rompre, aimait aller se promener dans la forêt avoisinante et se reposer sous un grand chêne. Or, c'est précisément le lieu qui fut choisi pour construire le camp. Que faire ? Les nazis avaient beaucoup trop de respect pour Goethe pour couper son chêne. Le camp fut construit. On laissa le chêne debout, au beau milieu de baraques dans lesquelles furent entassés les prisonniers dans des conditions effroyables.

C'est donc à l'ombre du chêne de Goethe que Léon Blum, Stéphane Hessel, Jorge Semprún et Elie Wiesel furent enfermés. C'est à l'ombre de ce chêne que 50 000 prisonniers - dont Maurice Halbwachs - trouvèrent la mort. Les mêmes hommes qui eurent la barbarie de construire Buchenwald eurent l'intelligence et la sensibilité de reconnaître le génie de l'auteur de Faust. On pourrait démultiplier ce genre d'exemples. Ce ne sont pas tant des explications que des constats. Mais il est nécessaire d'avoir ces constats à l'esprit si l'on veut comprendre la période.

Le prochain billet portera sur la famille Gurlitt. Comment un directeur de musée ayant des ascendants juifs et un penchant pour l'art « dégénéré » a-t-il pu constituer une grande collection sous le Troisième Reich? Et comment son fils a-t-il réussi à la garder secrète si longtemps ?

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