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<em>Si c'est une mémoire</em>: l'amnésie entourant la Guerre des Boers et ses camps de concentration (2/2)

08/08/2013 12:29 EDT | Actualisé 07/10/2013 05:12 EDT

Ce billet est le second et dernier volet du blogue de François Le Moine sur la Guerre des Boers et l'implication du Canada en Afrique du Sud entre 1899 et 1902.

La guerre menée par les Afrikaners pour défendre leur indépendance avait suscité beaucoup de sympathies en Europe et aux États-Unis, mais personne n'osa défier Londres. On se contenta d'envoyer des volontaires et de composer des poèmes ou des chansons: «Votre cause est bonne, et loyale et juste. Et vos ennemis ont le Droit contre eux!», chanta Théodore Botrel. Au Canada, l'intervention au côté des Britanniques divisa passionnément l'opinion publique. Henri Bourassa fut le grand opposant de la guerre. Lors d'un discours qui est resté dans les annales de l'histoire parlementaire, il dénonça les faux prétextes de l'impérialisme britannique et expliqua que la politique étrangère d'Ottawa ne pouvait se contenter d'être alignée sur celle de Londres: «Je refuse au secrétaire colonial, et à tout membre du cabinet britannique, et à tout représentant du gouvernement impérial au Canada le droit de dicter à un peuple libre quelle sera [sa] politique».

Ces propos contrastent pour le moins avec ceux du premier ministre ontarien de l'époque, George Ross, qui déclara : «Nous devons dire à la Grande-Bretagne que tout notre argent, tous nos hommes sont à la disposition de l'Empire.» Une bonne partie des Francophones, mais aussi une minorité importante d'Anglophones issus de la gauche libérale ou de différentes mouvances socialistes, des fermiers qui respectaient les Afrikaners ou des descendants d'immigrés d'origine irlandaise ou allemande, furent contre la guerre.

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La majorité anglophone était pourtant en faveur d'une intervention et la presse conservatrice se déchaîna. Alors que certains justifièrent l'intervention en termes d'intérêt national, ce fut pour d'autres l'occasion de publier des articles d'une rare violence contre les Francophones, articles qui scandalisèrent jusqu'au gouverneur général envoyé de Londres, Lord Minto. On écrivit des poèmes pour que l'on brûlât le premier ministre Laurier - pourtant favorable à la guerre, mais pas suffisamment - et un député ontarien proposa d'envoyer une armée pour occuper la ville de Québec, juste au cas. Laurier fit rapidement voter une loi pour autoriser l'envoi de volontaires.

Au total, plus de 7 000 Canadiens participèrent au conflit. Il y eut des confrontations dans les rues de Montréal. Les étudiants de McGill forcèrent les journaux francophones à hisser l'Union Jack, ce qui provoqua des batailles avec leurs collègues de l'Université Laval à Montréal. Le calme finit cependant par revenir. Surtout, les épisodes traumatiques de la Crise de la conscription durant la Première Guerre mondiale eurent vite fait de remplacer dans notre souvenir collectif les disputes qui entourèrent la Guerre des Boers et allèrent même jusqu'à modifier durablement la vision que l'on s'en est faite. Plutôt que de s'intéresser à la réalité de la guerre en Afrique australe, le débat Laurier-Bourassa de 1899 est devenu un prélude à la Crise de la Conscription et un épisode de plus dans nos sempiternelles querelles constitutionnelles et linguistiques. Cette vision est bien pratique et permet d'éviter de parler de ce qui fâche, c'est-à-dire de la réalité des opérations, des victimes, des fermes brûlées, des camps. Elle permet de ne pas sortir de nos points de repères habituels. Surtout, elle permet d'avoir la conscience tranquille.

L'oubli de la réalité de la Guerre des Boers et de ses terribles camps permet à un politicien bien en vue, Stéphane Dion, d'affirmer que: «Voilà un pays qui n'a jamais été l'agresseur, n'a jamais eu d'empire, n'a recouru à son armée que pour promouvoir la paix, la justice et la démocratie.» Les exemples de ce genre de déclarations sont légion. Il est vrai que le Canada a plutôt été du «bon côté» de l'Histoire quand il est intervenu à l'étranger au XXe siècle. Mais l'actif n'efface pas pour autant le passif. Est-ce que les États-Unis peuvent éviter de revenir sur la guerre du Viêt Nam parce qu'ils ont contribué à la libération de l'Europe en 1944? Ou bien, quand ils mentionnent le Viêt Nam, serait-il honnête de se limiter aux débats entre anti- et pro-guerre aux États-Unis sans mentionner l'Agent orange ou les victimes civiles? Cela relèverait de l'aveuglement volontaire. Mais c'est pourtant à peu près la manière dont nous avons traité de la Guerre des Boers depuis un siècle.

Il est périlleux de penser que l'histoire d'un pays puisse être narrée tel un conte pour enfants, en supprimant tout ce qui pourrait être désagréable, tout ce qui forcerait une remise en question. Aucune histoire du Canada digne de ce nom ne peut ignorer les torts immenses et continuels causés aux Amérindiens, le génocide acadien, les tentatives répétées d'anglicisation du Québec au XIXe siècle, la persécution des Métis, les liens entre le parti conservateur et le parti fasciste dans les années 1930, les expériences médicales sur les prisonniers allemands ou le traitement des citoyens d'origine japonaise durant la Seconde Guerre. Laisser ces sujets de côté peut difficilement contribuer à former des citoyens informés et responsables.

L'histoire de l'Afrique du Sud au XXe siècle est faite de moments difficiles et de grandes réalisations, d'Apartheid et de réconciliation. Gandhi constitua un corps d'ambulanciers durant la Guerre des Boers pour venir en aide aux blessés anglais et défendit durant de nombreuses années les droits des Indiens installés au Natal. Emily Hobhouse, infirmière anglaise, mena une campagne pour faire connaître l'horreur des camps de concentration, campagne qui eut un effet tardif, mais réel pour améliorer la condition de vie des prisonniers. Jan Smuts, premier ministre à deux reprises, participa et à la formation de la Ligue des Nations en 1919 et à la rédaction de la Charte des Nations-Unies en 1945. En 1967, le docteur Barnard a été le premier médecin à effectuer avec succès une transplantation du cœur. Et dans les années 1990, Frederik de Klerk et Nelson Mandela permirent une transition pacifique et promurent la réconciliation dans un pays où tous les ingrédients d'une guerre civile étaient réunis.

Si l'on voulait réserver une partie de nos espaces publics à la mémoire de ce beau pays, il serait préférable de remplacer les statues actuelles par des monuments en l'honneur de ses véritables héros.

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