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L'amère Indien

18/10/2013 12:07 EDT | Actualisé 17/12/2013 05:12 EST

L'Indien d'Amérique exerçait, sur les philosophes des Lumières, une irrésistible fascination. En raison de sa condition primitive, ceux-ci l'estimaient détenteur d'une sagesse fondamentale échappant désormais aux esprits modernes. Ces intellectuels lui attribuaient une grandeur d'âme contrastant vivement avec la corruption morale qui sévissait chez leurs contemporains. L'Amérindien incarnait à leurs yeux la pureté intrinsèque d'un être créé par Dieu à son image. De deux choses l'une, soit que ces penseurs démontraient par leurs préjugés favorables une méconnaissance des motivations profondes de l'espèce humaine, ou bien les colons européens inculquèrent à la longue, par leur proximité, des valeurs occidentales aux autochtones d'aujourd'hui, car les préoccupations maintenant exprimées par les aborigènes se veulent un reflet fidèle de celles que partage la population en général; à savoir : acquérir de la propriété, de l'argent et du pouvoir.

Les autochtones du Canada vécurent, pendant la majorité du vingtième siècle, cantonnés dans des réserves que leur nombre, sans cesse grandissant, rendait chaque année plus exiguës. Imaginez leur stupéfaction lorsqu'en 1972 ils apprirent de la bouche d'un haut personnage que, conformément à sa vision aristocratique de la Fédération, les Premières Nations jouissaient d'un droit ancestral leur octroyant un titre de propriété héréditaire sur de vastes parcelles du territoire. Depuis lors, ils continuent à végéter au milieu d'infrastructures tombant en décrépitude, demeurant dans l'expectative qu'une résolution satisfaisante du processus entamé les mènera un jour à la terre promise.

Toutes les tribus ne pouvant cependant prétendre que leur présence dans la région où ils habitent remonte à des temps immémoriaux, certaines adoptèrent promptement le nom de celles dont l'Histoire avait jusque-là complètement perdu la trace, tandis que d'autres firent valoir un obscur sauf-conduit autrefois accordé par un officier étranger, ou encore l'offre de sanctuaire d'une communauté religieuse naguère charitable pour appuyer leurs propres revendications territoriales devant les tribunaux (1). Peu importe à ces nobles sauvages si la magnanimité de Pierre Elliott Trudeau à leur égard visait, avant tout, à contrecarrer le projet des souverainistes québécois, morcelant le pays au profit de peuples chroniquement dépendants du gouvernement central afin de couper l'herbe sous le pied d'une province qui songeait à s'en séparer. Ironiquement, seule une révolution inspirée du principe républicain de l'égalité entre les individus parviendra à réparer l'outrage infligé à la démocratie par ce politicien de bas étage.

Il devient impératif de rescinder l'Indian Act. Le statut juridique convenant le mieux aux aborigènes, comme à tous les particuliers, est et sera toujours celui de citoyen à part entière. Aucune société civile digne de ce nom ne saurait catégoriser les membres qui la composent en fonction des caractéristiques raciales les distinguant. Enfin débarrassés du carcan d'une législation qui les infantilise, les autochtones s'apercevront rapidement que l'émancipation entraîne des responsabilités auxquelles ne se trouve jamais confrontée une personne imbue de droits, mais dégagée des devoirs qui les balisent.

La pertinence d'une occupation s'évalue normalement selon la capacité de cette dernière à assurer la subsistance de celui qui y prend part ainsi que celle de sa progéniture. Or, l'explosion démographique engendrée par les généreuses subventions gouvernementales qu'ils reçoivent rend futile toute tentative des Amérindiens de poursuivre, à des fins économiques, les activités reliées à leur vocation traditionnelle. Dorénavant, à l'instar du reste de l'humanité, les Premières Nations se verront condamnées à produire au moins autant qu'ils consomment. À l'avenir, l'argent nécessaire au maintien de leur train de vie les obligera à promouvoir l'investissement plutôt qu'à s'opposer de manière systématique au développement.

Toutefois, ceux qui comptent financer leur oisiveté en percevant sur les ressources naturelles des redevances alléchantes vendent la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Seul un travail rémunérateur procurera aux adultes des revenus suffisants pour combler les besoins essentiels de leurs familles. Malheureusement, une main-d'œuvre déficiente, résultat d'une éducation négligée depuis des lunes, viendra freiner l'élan des projets grandioses qu'ils caressent. À l'image de leurs voisins régionaux, l'absence de création d'emploi se traduira, à terme, par la disparition de leurs villages ruraux suite à un exode massif des chômeurs attirés par le dynamisme des grands centres urbains.

Un grand peuple se rebella jadis contre l'autorité d'un souverain parce qu'il refusait de subir plus longtemps l'assujettissement à une forme de taxation sans représentation légitime. On devinera que la situation inverse ne soulève aucunement l'indignation de ceux qui disposent du droit de vote tout en bénéficiant d'une exonération d'impôt. Avant de soumettre une déclaration au ministère du Revenu, les contribuables devraient peut-être demander à leurs comptables d'effectuer des recherches généalogiques dans le but de découvrir si leur héritage sanguin ouvre la porte à un allégement des charges qu'ils supportent. Rien de tel que l'appât du gain pour raviver les sentiments d'appartenance d'un aborigène qui s'ignore.

Évidemment, pareille dispense requérant la domiciliation du récipiendaire dans une enclave distincte tant sur le plan ethnique que juridique, il paraît plus simple, d'un point de vue logistique, d'élargir les limites actuelles des réserves jusqu'à ce qu'elles épousent intégralement le contour des frontières de l'État, plutôt que d'entasser dans des lieux déjà trop achalandés tous les roturiers en quête d'une évasion moins exotique que fiscale qui réclameraient le privilège d'y séjourner. Le cas échéant, la perspective d'un congé de contribution universel ne cadrant point avec l'objectif d'une saine gestion budgétaire, les payeurs de taxes auraient vraisemblablement à se contenter d'une fiscalité exempte de discrimination.

Au Moyen Âge, un commerce florissant avec l'étranger exposa l'Europe à des vagues récurrentes d'épidémies virales et bactériologiques qui dévastèrent sa population. De telles pandémies n'épargnant que les plus forts parmi ses résidents, chaque épisode successif contribua à accroître davantage la faculté de résistance aux infections des survivants. À l'époque de sa découverte, l'isolation quasi totale du Nouveau Monde laissait ses habitants extrêmement vulnérables aux maladies contagieuses provenant d'outre-mer. Tout compte fait, relativement peu de victimes périrent sous l'épée des conquistadors; en revanche, les microbes importés par eux de l'Ancien Continent se révélèrent des armes redoutablement meurtrières. Dépourvus d'immunité et sans mesures prophylactiques envisageables, rien ne pouvait empêcher la propagation de l'effroyable hécatombe qui s'abattit alors sur les Premières Nations.

De nos jours, un mal plus insidieux ronge de façon endémique la collectivité autochtone : l'alcoolisme. Nullement transmissible, l'environnement social ne joue cette fois qu'un rôle marginal dans l'omniprésence de cette affection chez les aborigènes. L'Indien adopté dès la naissance par une famille banlieusarde modèle court un risque élevé d'en souffrir tout comme, d'ailleurs, l'indigène confiné au fin fond de sa forêt amazonienne. Certains anthropologues suggèrent qu'une propension physiologique à emmagasiner des provisions de sucre explique le goût prononcé des chasseurs nomades pour les boissons fermentées; comment interpréter, dans ce cas, l'abus des stupéfiants ou l'inhalation de solvants et de vapeurs d'essence? En vérité, quelle que soit la substance de prédilection, le phénomène de l'assuétude aux agents psychotropes relève d'un seul et même facteur d'ordre biologique. Un rituel de purification à travers les incantations d'un chaman ne ramènera que temporairement à la sobriété un esclave de la bouteille. L'élaboration d'un traitement susceptible de libérer le patient de sa soif insatiable pour les spiritueux reposera donc sur une approche médicale visant à régler le désordre neurochimique à l'origine de la compulsion (2). En attendant une solution pharmaceutique, jeter le blâme pour leur toxicomanie sur les Occidentaux équivaut à tenir les Amérindiens responsables des ravages du tabagisme sur la santé publique mondiale.

La rencontre des civilisations provoque un choc d'une telle violence que les parties impliquées parviennent rarement à se tirer indemne de l'expérience. D'ordinaire, la brutalité de l'impact se répercute sur la moins avancée en proportion de l'écart constaté entre le développement des deux sociétés. Dans pareilles circonstances, la vénération de coutumes archaïques menace la postérité, car apprivoiser le changement s'avère l'unique planche de salut des peuples en proie aux bouleversements technologiques. Tôt ou tard, les aborigènes devront faire face à l'impitoyable loi de la Nature : s'adapter ou mourir, évoluer ou disparaître. Tant que les Amérindiens s'obstineront à associer la sauvegarde de leur culture à la conservation d'un mode de vie depuis longtemps suranné, la jeune génération autochtone, placée devant une situation désespérée, persistera à hâter l'inévitable en commettant l'irréparable; le suicide constituant l'ultime recours de ceux dont rien ne justifie l'existence.

1- a) Les autochtones d'origine ethnique crie habitant une région située sur le cours supérieur de la rivière Saint-Maurice au Québec, jusqu'alors connus sous le nom de «Tête-de-boule», se rebaptisèrent «Attikameks» afin de fondre leur identité à celle de la tribu qui occupait ce territoire au XVIIe siècle.

b) Suite à leur défaite et quasi-extermination aux mains des Iroquois en 1649, un groupe d'environ 300 Hurons catholiques se réfugia à proximité de la ville de Québec où leur postérité réside encore aujourd'hui (aux alentours de Loretteville) dans une réserve appelée Wendake. En 1760, après la capitulation des Français, le général britannique Murray ordonna à ses troupes de ne point les molester et émit un certificat leur accordant, au même titre que les Canadiens, la liberté de circulation, de religion et de commerce avec les garnisons anglaises. En appuyant leurs revendications historiques sur cet obscur document, les Wendats réclament à présent le contrôle sur 25 000 km2 de territoire dans le but de raviver leurs coutumes ancestrales (la culture du maïs peut-être?).

c) En 1721, les frères sulpiciens fondèrent une mission amérindienne à leur seigneurie du lac des Deux-Montagnes près d'Oka pour y accueillir des néophytes algonquins, nipissings et iroquois dont certains descendants Mohawks convertis depuis au méthodisme revendiquent maintenant la propriété.

2- Une envie biologique irrésistible incite les êtres humains à combler, coûte que coûte, les besoins nécessaires à leur subsistance. Le système limbique, zone du cerveau responsable chez l'homme de la gestion des émotions, exhorte ce dernier à assouvir instinctivement les divers appétits qui le caractérisent, notamment : la nourriture et le sexe. La dopamine, un neuromédiateur, assure la transmission de l'influx nerveux signalant à l'esprit le sentiment de plaisir tandis que l'acide gamma-aminobutyrique agit à titre d'agent modérateur persuadant l'organisme qu'il se trouve rassasié. Or certains composés chimiques, tels que les drogues, procurent à leurs usagés une sensation de jouissance en stimulant la production de dopamine ou en saturant les récepteurs situés sur les neurones qui émettent les messages de satisfaction. Il s'ensuit que l'absorption d'une molécule induisant les effets tempérants de l'indicateur de satiété constituera un traitement susceptible de sevrer le consommateur de sa dépendance envers l'alcool et les autres substances psychotropes. Précisons toutefois que l'assuétude se manifestant par la répétition d'un comportement néfaste malgré les conséquences négatives qu'il engendre, un toxicomane qui exhibe les symptômes d'une pensée rationnelle déficiente éprouvera plus de difficultés à réprimer ses désirs compulsifs qu'un individu dont la partie frontale antérieure du cortex cérébral bourdonne d'activité.

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