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L'attribut de la tribu

10/11/2013 11:05 EST | Actualisé 10/01/2014 05:12 EST

La colonisation française du Nouveau Monde est un récit dont le fil s'avère difficile à suivre étant donné que les personnages principaux changent de nom au gré des revirements diplomatiques qui la caractérisent.

De Canadiens français à Francophones de souche, l'absence d'un statut civique légitime -- critères auxquels ne répond nullement le détenteur d'un passeport canadien établi au Québec depuis six mois -- confine les rescapés de la Nouvelle-France à une définition essentiellement tribale de leur identité. De nos jours, bien que le terme Québécois désigne de façon convenable les résidents de la Vieille Capitale, il ne saurait, à l'avenir, s'appliquer aux citoyens de la Franche-Amérique, car aucune nation un tant soit peu ambitieuse ne se permettrait d'afficher si fièrement son ineffable provincialisme.

La conquête de 1759 instaura dans la Belle Province un règne tristement similaire à celui de l'ancien régime français. En effet, pendant qu'une noblesse anglo-saxonne s'occupait de la conduite de l'économie, le clergé, omniprésent, maintenait sous sa férule un tiers État composé de paysans francophones. Désormais soucieux de se démarquer, autant sur le plan philosophique que par leur culture linguistique de la caste dominante, les Canayens s'appuyèrent sur des arguments théologiques afin d'avancer l'hypothèse de leur supériorité morale sur une aristocratie anglophone motivée par des préoccupations bassement pécuniaires. Fermement convaincus de la véracité du dogme selon lequel il serait plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au royaume des cieux, les membres de la plèbe catholique érigèrent la pauvreté en une vertu susceptible de leur ménager un repos serein après le trépas, et renoncèrent à la vile besogne financière au profit de patriciens réformés puisant, quant à eux, leur inspiration dans la parabole des talents; l'iconoclaste prospère de la congrégation se voyant, dès lors, non seulement soupçonné d'entretenir des rapports malsains avec l'argent, mais également accusé de renier ses origines en épousant un certain nombre de valeurs attribuées à l'envahisseur.

Fortement tributaire de capitaux britanniques, puis américains, pour assurer son expansion, le territoire du Bas-Canada se trouve aujourd'hui parsemé d'agglomérations bâties autour d'une industrie unique, reliquats d'une exploitation à outrance de ses ressources naturelles. Pareille situation se révèle un sol fertile aux affrontements entre groupes de travailleurs à la merci des impératifs du marché et les actionnaires étrangers déterminés à faire fructifier l'épargne canalisée dans leurs entreprises; bref, une lutte des classes exacerbée par un facteur ethnique analogue à ceux qui sous-tendent quantité de conflits ailleurs sur la planète. Cette attitude belligérante se manifeste à l'occasion des combats d'arrière-garde que mène une population guidée dans ses campagnes par une élite se targuant de ne point savoir compter : ignorance béate forgeant depuis trop longtemps la mentalité d'un peuple qui se montre ainsi l'artisan de sa propre sujétion. Les seigneurs se relayent, d'une époque à l'autre, mais l'Habitant demeure un serf dans l'âme.

L'entrepreneuriat déficient des individus qui la composent oblige une communauté à se tourner vers de grands travaux pour réaliser les objectifs de développement qu'elle se fixe. Considérant le regard éminemment critique qu'ils portent sur les acteurs du secteur privé, pas surprenant que les Québécois choisirent d'adopter un modèle économique privilégiant le recours systématique au levier gouvernemental dans l'ensemble des sphères d'activité. À défaut d'un pays, ils se dotèrent donc - comme pour en compenser le manque - d'une panoplie de ministères, organismes et autres monopoles d'État.

Évidemment, outre une chronique insuffisance d'emplois, la rareté des hommes d'affaires locaux ne laisse guère envisager que des solutions bureaucratiques aux problèmes de financement des institutions. On distingue bien peu de philanthropes en puissance ou encore de mécènes en herbe parmi la foule de nécessiteux. Ce paupérisme crée un environnement où, à en croire les masses de fidèles qui l'implorent, tout ne semble exister que par la grâce des autorités -- il faut cependant reconnaître qu'un niveau de dépenses publiques atteignant 50% du PIB donne à moitié raison aux suppliants --; or, cultiver la dépendance des particuliers envers quiconque ne favorisera jamais leur émancipation politique.

D'ailleurs, un culte étatique ne se limite pas forcément à des pratiques monothéistes; ses adeptes peuvent très bien vénérer simultanément un panthéon de divinités. Dans les circonstances, les partisans de la souveraineté du Québec font fausse route quand ils tentent de persuader les indécis de joindre leur cause en prônant l'élimination des chevauchements de structures par la suppression des compétences fédérales, puisque la duplication des paliers administratifs sert à merveille l'intérêt mercenaire de ceux qui cherchent à monnayer de manière successive leur loyauté auprès des deux gouvernements. Aussi, ce type d'électorat ne consent-il à afficher ses convictions qu'en fonction des bénéfices qu'une telle profession de foi lui procure; les partisans de cet acabit ne s'interrogeant pas beaucoup sur leur contribution au mieux-être de la collectivité, mais se questionnant en revanche sans cesse sur l'ampleur des retombées personnelles que rapporterait leur adhésion à un quelconque projet de société.

Celui qui s'apitoie sur son sort risque de demeurer insensible à la souffrance d'autrui. L'incapacité des Canadiens d'expression française à s'imaginer dans un rôle autre que celui de victime influence leur perception des événements marquants de l'Histoire. Parce que tout citoyen lésé dans ses droits répugne à accomplir son devoir, la conscription représente aux yeux des pures laines l'exemple parfait d'une flagrante injustice. Hélas, si la conjoncture domestique durant la Seconde Guerre mondiale explique en grande partie leur hésitation à voler au secours des Anglais, rien ne justifie toutefois leur indifférence devant le malheur d'une mère patrie livrée à l'ogre germanique. Du reste, comment ne pas se sentir concerné par le sacrifice de 50 millions de vies humaines ? Les pleutres se réfugient parfois dans le nationalisme pour masquer leur mépris de la liberté. Quoi qu'il en soit, mettons sur le compte d'une abrutissante contrainte cet épisode navrant du siècle dernier et osons espérer que le peuple franc d'Amérique dévoilera enfin sa vraie nature lorsqu'un héraut le proclamera Affranchi.

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