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Affaire Turcotte: et si ça finissait de la même façon?

24/03/2014 12:10 EDT | Actualisé 24/05/2014 05:12 EDT

Au lendemain du refus de la Cour suprême d'entendre l'appel de Guy Turcotte - confirmant ainsi la tenue d'un nouveau procès - le ministre de la Sécurité publique, Steven Blaney, a déclaré « avoir été troublé par cette décision de la cour de première instance », se targuant alors de faire partie d'une équipe gouvernementale qui donne la priorité aux victimes et qui continuera de le faire. Il ajoute finalement que « [son] gouvernement se réjouit de cette décision ».

L'affaire Turcotte a - et on peut le comprendre - frappé l'imaginaire des Québécois et ébranlé la fragile confiance des citoyens envers le système de justice canadien. Plus d'un a déchiré sa chemise sur le système pourri de pseudo-justice qui sert les délinquants et les meurtriers. Certains sont allés jusqu'à vanter les bienfaits de la peine de mort dans de telles conditions. Les émotions nous font dire parfois bien des choses. Isabelle Gaston, l'ex-conjointe du tristement célèbre Guy Turcotte est allée jusqu'à dire qu'« on a triché » lors du premier procès. « Triché ».

Peu de gens peuvent saisir l'ampleur de la douleur qu'a dû subir cette femme et plus d'un peut envier le sang-froid dont elle a fait preuve depuis le procès de 2011. Qu'elle se dise « très heureuse » de la décision de la Cour d'appel et du refus de la Cour suprême de se prononcer, j'en conviens. Cette femme demeure convaincue que l'ex-cardiologue saisissait la portée de ses actes et que les experts psychiatres de la défense ont commis des erreurs. Elle soutient la thèse de la poursuite et il n'y a rien de plus normal. Tout ça est rationnel. Mais « triché »...

Là, on tombe dans l'irrationnel. Par ce simple mot, madame Gaston galvanise des milliers de Québécois qui lynchent le système de justice, en proie d'une cible à la hargne que leur inspire cette décision. Des milliers de Québécois qui, pour la plupart, ne connaissent de cette histoire que ce qui en est rapporté dans les journaux, sans vraiment saisir le sens d'un verdict de non-responsabilité et ne sachant pas clairement pourquoi le dossier est renvoyé en Cour supérieure. Ce n'est pas par écoute des milliers de voix qui se sont élevées contre cette décision, ce n'est pas non plus pour cette fois mener Guy Turcotte à la chaise électrique et ce n'est certainement pas parce qu'on a « triché » lors du premier procès.

Si un nouveau procès est ordonné, c'est parce que le jury n'a pas été correctement instruit sur une question bien particulière, celle de savoir « si c'est le trouble mental ou l'intoxication [de Turcotte] qui a rendu l'intimé incapable d'un jugement rationnel». Est-ce qu'au final, un nouveau jury rendra une décision semblable à son alter ego de 2011 ? Je n'en sais rien. Et vous non plus. Ni vous ni moi n'avons eu le bénéfice de la preuve qui sera offerte au procès et, pour ma part, je n'ai pas davantage entendu la preuve versée lors du procès d'origine.

Une seule chose est certaine : advenant le cas d'un second verdict de non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux - je vous entends grincer des dents, mais c'est une avenue possible -, nous assisterons à nouveau à une crise dans l'opinion publique. Nous aurons alors rouvert avec violence une plaie qui avait tout juste cessé de suinter.

Et que fait le gouvernement fédéral pour apaiser cette crise sans précédent? Il ne trouve rien de mieux à faire que de se réjouir de cette décision. Se réjouir d'une ordonnance de nouveau procès, c'est conforter l'opinion d'un déni de justice. C'est sous-entendre qu'un verdict de culpabilité aurait été préférable. C'est endosser l'amer sentiment de tricherie. Un gouvernement ne devrait pas se réjouir d'une telle décision ; il devrait en prendre note et promettre de suivre avec attention le nouveau procès. Il devrait surtout se faire un devoir d'expliquer à la population les rouages du système au lieu de laisser pantois le peuple face à une situation qui dépasse l'entendement, par faute d'explication.

On ne fait pas des procès pour confirmer des culpabilités, mais pour les prouver. Un tel système mise sur la confiance à long terme du public envers un processus qui minimise les chances de déclarer coupable les innocents. Parfois, des situations paraissent troublantes. Mais au fond, qui peut vraiment savoir ce qui se passait dans la tête de Guy Turcotte à ce moment ? Un jury a cru à son incapacité à discerner le bien du mal au moment des faits. Un autre jury se penchera à nouveau sur cette question.

Nous pourrions longuement parler de ce qu'est le trouble mental au sens juridique et de son application au cas de Guy Turcotte, mais je n'en ai pas envie. Au final, il y en aura toujours pour dire qu'il ne suffit que d'avaler du lave-vitre pour tuer des enfants et s'en sortir. Le nouveau procès devrait se tenir dans un an. Je soupçonne, en ce moment même, monsieur le ministre d'espérer un verdict de culpabilité, pour ne pas avoir à faire face à un nouveau tollé, pour ne pas avoir à défendre le système canadien de justice.

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