Frank Escoubès

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Innovation sociale: entre buzz et apartheid

Publication: 21/05/2012 18:47

Difficile, par les temps qui courent, d'échapper à la nouvelle obsession qui s'est emparée des discours programmatiques de nos élites internationales. De Barack Obama (« Social Innovation Fund ») à Bill Gates (« Creative Capitalism »), de David Cameron (« The Big Society project ») à François Hollande (« L'ESS au cœur de la croissance »), tous proclament haut et fort l'avènement d'une nouvelle ère: celle de l'innovation sociale et de son succédané post-capitaliste, l'entrepreneuriat social. Autrement dit, une ère de réinvention radicale des produits, services et agencements sociétaux afin de permettre aux citoyens de « mieux vivre ensemble ».

La jeunesse s'enflamme: l'université Stanford et le MIT remplissent leurs auditoriums d'étudiants soudainement frappés du virus de l'altruisme, tout enfiévrés par les vapeurs d'une empathie contagieuse, presque pandémique. La Commission européenne sanctifie même l'entrepreneuriat social comme l'un des 12 piliers de l'Acte pour le marché unique, rien de moins. Une question est dorénavant sur toutes les lèvres: comment répandre le bien commun tout en créant suffisamment de richesses pour sortir du giron caritatif de la trop conventionnelle « économie sociale »?

La réponse semble couler de source: réinventer la société en réinventant le financement de l'innovation sociale.

En effet, force est de constater que, ces dernières années, de multiples expérimentations ont vu le jour, de-ci, de-là, qui semblent « révolutionner » le financement de l'entrepreneuriat social et communautaire: micro-financement, financement « peer to peer », capital risque social ou « venture philanthropy », fondations pratiquant « l'impact investing », monnaies complémentaires, etc.

L'imagination semble ne pas avoir de limites ; ou plus spécifiquement, ne plus tolérer les limites imposées par les outils conventionnels du financement du champ social. Mouvement salutaire, tant il est vrai que la solidarité ne peut se laisser enfermer dans les contraintes d'un système qui s'est historiquement cantonné, en dehors des seules banques coopératives ou mutualistes, aux fondations philanthropiques (nombre d'entre elles peinent encore à faire rentrer l'innovation sociale « dans les cases ») et aux organismes à but non lucratif (fief du bénévolat et du système D).

Voilà donc pour le buzz.

Car il s'agit bel et bien de l'arbrisseau qui cache la forêt. Peut-on décemment, en effet, considérer que la création d'un site de financement collaboratif en Californie ou d'un fonds généreusement doté de quelques millions de dollars puisse générer la « bande passante » suffisante pour alimenter les millions d'initiatives sociales citoyennes qui naissent et se développent chaque jour à l'échelle de la planète ?

N'y a-t-il pas une forme persistante d'apartheid qui, à l'exception de quelques projets trouvant miraculeusement leur aiguille dans la botte de foin du financement social, maintient un clivage structurel entre le capitalisme privé et le post-capitalisme social et communautaire ? Comment finalement interpréter ces « coups de sonde » hétérogènes qui peinent à trouver les béquilles d'une véritable généralisation urbi et orbi ?

Une chose est certaine, toute cette effervescence spasmodique dans le domaine du financement responsable a au moins le mérite de poser les bonnes questions :

  • Comment soutenir beaucoup plus largement le lancement et la pérennisation d'activités sociales si nécessaires et pourtant si fragiles?

  • Comment créer la valeur requise pour rémunérer décemment toutes ces vocations utiles?

Deux questions éminemment politiques, dont il est surprenant qu'elles ne fassent pas davantage partie des programmes de partis, des pressions médiatiques et des tribunes libres. Même si le buzz qui précède a ses vertus énergisantes, gageons qu'il ne suffira pas à faire basculer le capitalisme de marché vers son nouvel avatar, le capitalisme de société. Et ce tant qu'on n'inventera pas les conditions universelles, de nature règlementaire et institutionnelle, permettant à une nouvelle génération d'entrepreneurs sociaux de se lancer dans l'aventure avec la perspective de se constituer :

  1. Une base d'investisseurs diversifiée dont les niveaux de tolérance au risque sont intrinsèquement variables

  2. Une rémunération comparable à celle du middle management privé

  3. Un patrimoine sécuritaire sous la forme de la détention d'actifs (des parts sociales ou capital-actions d'entreprises sociales ?) qui pourront être cédés lors du départ à la retraite ou d'un changement de carrière.

Le premier objectif reconnaît l'existence de plusieurs classes d'investisseurs (financeurs publics, contributeurs privés, fondations, investisseurs institutionnels, etc.) susceptibles d'assumer différents retours sur investissement et différents niveaux de protection contre les créanciers en cas de défaut.

Le second objectif, lié à la rémunération, s'attaque à une inégalité flagrante : peut-on durablement justifier qu'un employé du secteur privé raisonnablement rétribué vaille davantage sur le marché qu'un entrepreneur social ? Talents et compétences ne sont-ils pas, sinon de même nature, au moins de même stature?

Enfin, le troisième objectif relève de la reconnaissance d'un fait : l'économie sociale ne peut être l'organisation collective de bombes à retardement individuelles sur le plan du financement des périodes d'inactivité et des retraites de ses acteurs.

C'est pourquoi le véritable « social business » doit se poser dès aujourd'hui la question de sa dimension patrimoniale et inventer les réceptacles juridiques correspondants. La Grande-Bretagne a lancé ses Community Interest Companies, suivie de près par certains États américains avec la bien-nommée Low Profit Limited Liability Company. Dans les deux cas, l'enjeu est le même : faire entrer l'entrepreneuriat social dans le XXIe siècle de la mobilisation massive des capitaux. Car ces deux structures aux fonds propres hybrides sont le sésame d'accès à des poches financières considérables. Osons donc poser la question suivante aux élites gouvernantes: n'est-il pas temps, pour le bien de la collectivité, d'en accélérer la généralisation? Que font donc, dans ce domaine, nos visionnaires publics, nos juristes et nos législateurs?

La fin de l'apartheid du secteur social au sein du régime privé dominant passera vraisemblablement par la résolution rapide de cette question de nature systémique. Ne serait-ce que pour donner le goût aux futures générations de s'engager complètement dans la vie de la Cité, et d'y faire preuve de la créativité requise...

 
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