Francis Mushidi Ihaza

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Des fous géniaux

Publication: 21/05/2012 18:02

La grève. Le mouvement étudiant. Le Printemps Érable. Crise sociale. Loi 78. Ça commence.

Des étudiants ont laissé leur routine pour aller dans la rue. Manifester. Débattre. Échanger. Lutter. Être ensemble.

Plus de 100 jours que leurs voix s'entremêlent avec la grogne populaire, le cynisme ambiant et le printemps érable extrêmement goûteux, sucré, pétillant.

Ces voix s'élèvent. Le crescendo est atteint. Ça résonne jusqu'au Chili, au Brésil, en Allemagne, en France, au Bénin, au Maroc!

« Crions, plus fort, pour que personne ne nous ignore! ».

Plus de 100 jours que ces étudiants ne prennent plus de notes de cours. Les crayons ont une meilleure utilité maintenant. On les emploie pour écrire sur les pancartes, pour rédiger des slogans, des discours, des chants, des lettres ouvertes.

Écrire l'histoire!

Cette jeunesse est à l'école de la citoyenneté. Des gens se sont politisés, ont pris la parole en public peut-être pour la première fois, ont pris position et ont débattu de vive-voix. Il y en a même qui ont dansé, qui se sont déhanchés! D'autres se sont promenés les seins à l'air et la bedaine à découvert. Tout ça ensemble. Dans la proximité qu'amènent la lutte et le partage d'une vision pour l'avenir. Ensemble. Ils ont mangé des coups de matraques sur les tibias, sur les côtes, sur la tête. Ils ont été aveuglés par des gaz lacrymogènes ou encore du poivre de Cayenne. Ouais. Mais ils étaient ensemble et le sont toujours, ensemble.

Mais ce qui est le plus important encore, c'est le temps prit pour apprendre à croire qu'il est possible de participer activement aux affaires de la communauté. Sans gêne, ni retenue. Exister sur la place publique et ce, de manière légitime, sans demander la permission. Être des citoyens. Des citoyens audacieux, qui engagent un débat avec les « autorités » politiques en utilisant leur propre langage, sans euphémismes ni détours. Une discussion d'égale à égale. Les deux interlocuteurs se regardent droit dans les yeux, au même niveau.

Cette masse critique de jeunes prend le temps de réfléchir, de développer des idées, de « brainstormer » sur comment améliorer notre coin du monde.

Ils prennent le temps d'exister en entier. Voilà.

Une existence épicée, savoureuse, qui prend de la place. Une existence non-conquérante. Non. Une existence qui bâtit. Qui s'exprime et qui pose les briques qui construisent le Monde.

Ce mouvement est en train de créer des fou-géniaux. Oui. Des fous, géniaux. Des femmes et des hommes capables d'affronter et de vouloir changer un monde contradictoire et imparfait, pourtant remplit de potentiel, mais équarrit à trop d'endroits.

Fou?

Nina Simone n'était-elle pas un peu folle lorsqu'elle scandait « Mississippi Goddamn! » à cette Amérique ségrégationniste?

Ou encore ces mères argentines de la Place de Mai, qui luttent pour la vérité et la justice en mémoire de leurs enfants disparus, ne sont-elles pas un peu folles de se battre depuis tant d'années?

Et Miles Davis qui jouait parfois le dos tourné à son audience blanche, eux qui étaient seulement venus écouter sa musique et non communier avec le génie derrière la trompette; le nègre disaient-ils. Lui, n'était-il pas un peu fou?

(Je ne compare pas ici l'ampleur de ces luttes avec le combat que mènent les étudiants. Non. Je parle ici de l'audace, d'être « game ».)

Bref, de la folie? Oui, un peu : plonger tête première dans un chemin qui mène à l'avenir et ne pas regarder derrière.

Des fous, mais surtout des gens géniaux. Débilement vivant. Des visionnaires. Des bâtisseurs. Quelque chose comme le saxophone de Coltrane.

Des fou-géniaux.

Ça brasse au Québec!!!

Il se crée des James Baldwin, des Gaston Miron, des Thomas Sankara, des Michel Chartrand, des Idola Saint-Jean. Il se crée des jeunes femmes et des jeunes hommes qui envoient leur doigt d'honneur à l'apathie, la procrastination, le je-m'en-foutisme. Des fou-géniaux qui utilisent leur imaginaire comme moteur pour peindre l'Histoire, l'embrasser!

Le mouvement étudiant n'est qu'un point de départ. N'est-ce pas le quotidien britannique The Guardian qui le qualifiait comme le «symbole de la plus puissante remise en question du néolibéralisme» en Amérique? Trois mois et plus de prise de parole et de chaleur collective, m'semble que ça fait des p'tits...

Qui suis-je pour dire ça? Jeune homme noir de 22 ans, avec une tuque trouée et une barbe mal rasée? Oui, mais surtout un humain qui se pose des questions, qui cherche des réponses et qui grandit. Je regarde autour de moi et ce que je vous partage est la première chose qui me vienne en tête quand justement je regarde autour de moi. C'est tout.

En dessous de ma tuque, il y a une tête qui réfléchit, qui imagine, qui observe et qui essaie de comprendre les contradictions autour d'elle. Ce que ce mouvement me fait comprendre, c'est qu'il y a une masse critique de jeunes femmes et de jeunes hommes qui développent, tranquillement pas vite, un mode d'emploi qui nous aidera, espérons-le, à quitter un monde bon: oser rêver.

Quelque chose comme la première étape vers toujours plus loin.

On continue!

Francis Mushidi Ihaza, un humain et etcetera

 
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