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L'appropriation culturelle du crucifix

28/02/2017 09:23 EST | Actualisé 28/02/2017 09:23 EST

Le retrait d'un crucifix à l'hôpital Saint-Sacrement de Québec a causé tout un émoi au sein de la population de la vieille capitale cette semaine . En effet, après avoir reçu une plainte d'un usager de l'institution, la direction a pris la décision de le retirer. Alors que les évêques de Québec, par l'entremise de Mgr Marc Pelchat, s'exprimaient en faveur d'un certain aménagement autour du crucifix afin de manifester davantage son caractère patrimonial , le ministre de la région de Québec affirmait que son retrait était « une erreur complète ». Cette histoire, qui n'est pas sans rappeler le désormais célèbre combat pour la prière à Saguenay, montre non seulement l'aversion d'une minorité de citoyens envers son passé religieux, mais également l'attachement de la majorité des Québécois à leurs racines catholiques.

Une motivation disqualifiée

Lors d'une entrevue à l'émission de Sylvain Bouchard à la station FM-93, sœur Monique Gervais des Sœurs de la Charité de Québec, congrégation fondatrice de l'hôpital en question, affirme avoir été « heurtée dans ses valeurs » par ce retrait du crucifix, 90 ans après son installation. On peut la comprendre. Pour les religieuses, retirer le crucifix revient purement et simplement à nier la valeur des motivations qui les ont animées et sans lesquelles cet hôpital n'aurait tout simplement pas existé. En français, cela s'appelle de l'ingratitude.

Toutefois, un aspect du problème nous échappe. Comment se fait-il qu'un geste aussi déplacé et sans cœur n'ait pas fait l'objet de davantage de délibérations au sein de l'administration? La rapidité avec laquelle elle a agi suppose l'une ou l'autre de ces possibilités: soit, la direction cherchait depuis longtemps un prétexte pour l'enlever et a sauté sur l'occasion, soit, elle participe à cet analphabétisme religieux qui hante certains Québécois.

Un laïcisme « militant », mais contre qui?

À l'heure où l'on ferme les églises et où l'on s'interroge collectivement sur le patrimoine et la place du religieux dans la société , plusieurs se demandent si le laïcisme militant trouve encore dans le catholicisme un ennemi réel. Se pourrait-il que ces porte-étendards d'une sécularisation artificielle et subventionnée cherchent à légitimer leur existence en se donnant l'apparence de combattants sans trop d'efforts ? Bref, quel commentateur pourrait encore aujourd'hui prétendre à la contestation devant une Église on ne peut plus conciliante et civilisée ? Poser la question c'est y répondre...

Contre l'appropriation culturelle du crucifix

Ce que l'on peut constater dans cet appel à la laïcité pour légitimer ce qui n'est qu'une insulte et manque de reconnaissance envers les sœurs, c'est qu'on est encore aux prises avec l'idéologie. J'utilise ici le mot « idéologie » au sens d'une incapacité à faire abstraction de sa propre conception et qui empêche de regarder la réalité d'une manière objective. En effet, matériellement parlant, nous avons ici affaire à un objet muni de deux planches de bois croisées avec un petit bonhomme prenant la forme de la croix qui se trouve derrière son dos. Ce n'est évidemment pas contre cela que le plaignant a pu penser faire œuvre de justice en demandant son retrait. C'est plutôt contre la valeur symbolique de cet objet et plus particulièrement contre son interprétation catholique que ce laïcisme moribond en a.

Or, cela n'apparaît pas de soi dans le crucifix, mais dans la tête des gens qui le contemplent. Retirer le crucifix ne vise donc que la conscience de ceux avec qui le plaignant est en désaccord. Outre la réduction de la signification de l'objet du crucifix que cela présuppose, c'est avant tout la liberté de conscience qui est ciblée. D'où la levée de boucliers de ces gens fiers que sont les citoyens de Québec.

D'un symbole universel et transculturel, ils le réduisent à l'une de ses significations, la leur. Ils s'approprient donc un symbole appartenant également à d'autres cultures, bien que ce soit pour mieux le combattre.

De plus, on peut noter que les détracteurs de la présence du crucifix font de l'appropriation culturelle puisqu'ils rattachent l'objet à une signification singulière sans tenir compte de l'éventail des interprétations possibles. Ils nient que cet objet puisse avoir plusieurs sens, et ce dans plusieurs cultures. D'un symbole universel et transculturel, ils le réduisent à l'une de ses significations, la leur. Ils s'approprient donc un symbole appartenant également à d'autres cultures, bien que ce soit pour mieux le combattre. Confondre l'absolu et le relatif est un des signes de l'emprise d'une idéologie et c'est pourquoi on ne doit pas succomber à ce chantage.

Un héritage à assumer

Devant cette histoire on ne peut plus sensible, on remarque néanmoins que les Québécois ont un rapport ambigu avec leur passé catholique. Alors que la majorité des Canadiens français se disent « catholiques non-pratiquants », on reconnaît facilement qu'ils entretiennent une relation conflictuelle avec leur héritage catholique. Difficile d'assumer ce passé qui leur apparaît douloureux et, selon eux, contraire aux grandes aspirations qui les ont animés depuis la Révolution tranquille. De cette animosité qui peut devenir virulente, comme le montre le retrait du crucifix, on voit jusqu'à quel point la blessure est encore sensible.

Nier l'existence des racines catholiques du Québec est-il le meilleur moyen de regarder l'avenir avec confiance et espérance? Ou cette négation même n'engendre-t-elle pas insécurité culturelle, méfiance et repli devant différents défis sociaux, comme par exemple, celui de l'immigration. Une « guérison de la mémoire » apparaît comme une entreprise on ne peut plus d'actualité. Pour réfléchir à cette question cruciale et urgente, un colloque est organisé par l'Observatoire Justice & Paix le 11 mars prochain à la Grande Bibliothèque nationale à Montréal. J'ose espérer que cette conférence sera l'occasion de faire un pas en avant dans cette entreprise d'honnêteté intellectuelle et humaine envers nous-mêmes.

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