Francine Pelletier

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Choisissez votre poison

Publication: 16/02/2012 20:31

La restitution de la peine de mort ou le retrait du droit à l'avortement?...

Les paris sont ouverts à savoir qu'elle sera la prochaine grande manoeuvre de Stephen Harper dans son ambitieux remake du Canada. La destruction du registre des armes n'est pas piquée des vers non plus, tout comme l'invasion de la vie privée, dont nous régalait cette semaine le gouvernement conservateur. On ne chôme pas à Ottawa, c'est le moins qu'on puisse dire.

Il ne s'agit pas ici de simplement remplacer des politiques libérales par des politiques conservatrices, mais de changements beaucoup plus substantiels. A la limite, l'extension de l'âge de la retraite de 65 à 67 ans, comme l'annonçait le PM récemment, pourrait se qualifier de changement "normal" de la part d'un gouvernement conservateur. On pourrait s'attendre à ce qu'un gouvernement dont la raison première est l'économie et/ou un certain désengagement de l'État veuille faire un tel ajustement. C'est un changement notoire, certainement, mais pas un changement de pays.

Avec l'invasion de la vie privée (projet de loi C-30 déposé cette semaine contre les cyberprédateurs) et la destruction du registre des armes à feu, on est déjà dans du plus croustillant. On s'éloigne ici du désir de procéder selon une réglementation dûment autorisée et encadrée. Dans le cas de C-30, les policiers pourront filer un internaute sans nécessairement obtenir de mandat, dans le cas du registre des armes à feu, l'enregistrement des armes à épaule, dont la semi-automatique utilisée par Marc Lépine, ne sera plus requise. On s'approche ici du au-plus-fort-la-poche.

Stephen Harper a tourné le dos depuis longtemps à la transparence ainsi qu'à certaines règles établies. La première chose qu'il a fait en arrivant au pouvoir, c'est d'abolir les conférences de presse hebdomadaires auprès des journalistes. Ensuite, il a mis un frein aux demandes d'accès à l'information. Finalement, son gouvernement a refusé de soumettre un rapport sur l'utilisation de la torture par des membres de l'armée canadienne, bien que sommé de le faire par le président de la Chambre. La liste des accrocs au processus démocratique, c'est-à-dire au besoin de rendre des comptes le plus honnêtement possible, ne fait que s'allonger depuis cinq ans.

Mais de tout ce dont rêve Harper afin de refaire le Canada à son image, rien n'arrive tout à fait à la cheville de la restitution de la peine de mort ou le retrait du droit à l'avortement. Ces politiques font figure de symboles suprêmes de la nation; il s'agit des meilleurs indicateurs, non seulement des politiques d'un pays, mais de sa philosophie, de son esprit, pour ne pas dire de son âme.

Ce que représente la peine de mort est, à mon avis, particulièrement mal compris. Les sondages à ce sujet changent d'ailleurs tout le temps, dépendant de l'actualité. Le meurtre particulièrement atroce d'enfants, comme dans l'affaire Guy Turcotte, fera inévitablement pencher la balance en faveur de la peine de mort alors qu'en temps plus normal, les gens, du moins au Québec, sont divisés moitié-moitié.

Pour ce qui est de l'avortement, toujours au Québec, l'appui est depuis longtemps très favorable: 75% et plus. Ça ne bouge pas depuis l'arrêt Morgentaler (1988). On a compris ce qu'il fallait comprendre par rapport à l'interruption de grossesse: l'enjeu fondamental, ce n'est pas le foetus, mais bien la mère. Entre deux principes lourds de conséquences -- la vie potentielle à protéger et le contrôle des femmes sur leur corps -- le deuxième l'emporte sur le premier, le collectif sur l'individuel.

Ce n'est pas seulement une question "féministe", c'est aussi une question de démocratie. Une société où les femmes ont un libre arbitre sur leur destin est une société immensément plus juste et plus vigoureuse.

C'est précisément ce qu'on ne comprend pas par rapport à la peine de mort : l'enjeu véritable n'a pas à voir avec l'accusé (ou son crime) mais bien avec l'accuseur, c'est-à-dire avec le gouvernement. Encore une fois, il s'agit d'un enjeu collectif versus individuel. Peu importe l'atrocité du crime commis, la pire atrocité serait d'accorder à l'État le droit de vie ou de mort sur ses citoyens. Sous aucun prétexte, l'État peut-il se transformer en bourreau sans abdiquer de sa force morale dans la conduite des affaires de la nation. Ça ne se négocie pas, point à la ligne. C'est un peu comme une femme qui déciderait de se prostituer pour se venger des infidélités de son mari. Ça ne tient pas la route.

Certains croient que Stephen Harper est 1- trop intelligent ou 2- pas assez à droite pour répudier l'avortement ou ramener la peine de mort. L'intelligence y est très certainement, Harper rivalise avec Trudeau pour ce qui est d'imposer avec aplomb une "vision" du pays. Jusqu'où il ira, par contre, est la question de l'heure.