Francine Pelletier

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Le commerce heureux entre les sexes

Publication: 29/03/2012 10:03

Le mystère DSK enfin dévoilé! Il y aurait donc une explication au fait que Dominique Strauss-Kahn, ex-dirigeant du Fonds monétaire international et tête d'affiche de la politique française, homme brillant et sophistiqué, s'est retrouvé, trois fois plutôt qu'une, les culottes baissées.

On se souvient de son histoire avec la femme de chambre du Sofitel à New York, le printemps dernier. De son véhément tripotage de la jeune journaliste, Tristane Banon, quelques années auparavant. Dernière frasque: M. Strauss-Kahn est présentement au garde à vue à Lille, interrogé pour avoir participé à des «rencontres coquines» avec des prostituées. «Je n'ai jamais renoncé à ma vie libertine», a dit l'accusé.

Et pour cause. Selon l'historienne Joan Scott, il existe une longue tradition française du jeu érotique. Évidemment, tout le monde sait ça, mais sa théorie va plus loin. Pour les Français, le « commerce heureux entre les sexes » est ni plus ni moins une alternative à l'égalité entre les sexes. Rebutés par le modèle féministe américain (et canadien, pourrait-on ajouter), qui forcerait les femmes à « nier leur féminité », les Français substituent le «jeu érotisé des différences» à la «judiciarisation excessive des rapports hommes-femmes».

Selon ce modèle, vulgarisé (et décrié) dans un récent ouvrage de Denise Bombardier, Ne vous taisez plus, les femmes acquièrent du pouvoir en étant désirées par les hommes et, ainsi, «rééquilibrent le rapport de force».

Non, mais pourquoi ne pas y avoir pensé avant?! Admettez que c'est passablement plus simple d'opter pour le décolleté plongeant que de faire des études en génie ou poursuivre General Motors pour discrimination sexuelle. Seul problème: ce modèle paraît assez chancelant. À juger de la façon dont DSK parle de ces partenaires de jeu, des «petites», du «matériel», avoir quelque chose «dans ses bagages» ou encore, de la façon qu'il les traite, «c'était de l'abattage», dit une escorte, on voit que les femmes ont encore du chemin à faire au pays d'Yves Montand et de Simone Signoret.

Mais ne nous acharnons pas sur les Français; nous avons nous aussi nos problèmes. La surprenante décision de la cour d'appel de l'Ontario légalisant les maisons de débauche nous ramène tout droit à l'éternelle ambivalence de comment traiter ce «jeu érotisé des différences».

On pourrait dire que la Cour ontarienne a opté pour le modèle français : le commerce heureux des sexes. Tout en judiciarisant la chose, vous me direz, mais l'optique ici est de mettre une prime sur le jeu érotique et de tourner le dos sur les jugements moraux. Comme dirait DSK, vive le libertinage! Pourquoi légiférer (ou moraliser) là-dessus puisqu'il s'agit de la plus vieille profession/impulsion du monde. Elle n'est pas prête à disparaître alors, aussi bien faire en sorte que ça se passe bien.

Vous aurez deviné que j'ai mes doutes sur ce jugement de la Cour d'appel. Tout en étant sensible aux arguments des prostituées elles-mêmes --elles veulent être mieux protégées, tout ce qu'il y a de plus légitime-- il y a dans cette position la même naïveté que dans le modèle français d'émancipation féminine.

Ce n'est pas en glamorisant le cul que les femmes vont arriver à une position de force. Peu importe les conditions dans lesquelles les prostituées travaillent, il y aura toujours des pimps pour les exploiter et des clients pour les brutaliser. DSK nous en fournit un bon exemple. Les escortes de luxe qu'il fréquentaient, dans des hôtels très chics, bien au-dessus de simples «maisons de débauche», parlent de scènes violentes, voire «bestiales».

Certaines travailleuses de sexe ont beau argumenter, comme elles l'ont fait devant la Cour, qu'il s'agit d'un «travail comme un autre», ça ne le sera jamais. Le fait de commercialiser l'acte fondamental entre les sexes, l'acte de fondation de la société elle-même, peut-on dire, puisque c'est sur la copulation que tout le reste s'érige, équivaudra toujours à catégoriser une partie des femmes, sans qu'elles soient toutes prostituées pour autant, comme des «salopes».

L'injustice fondamentale en ce qui concerne la prostitution, c'est que toutes les femmes en paient le prix, si ce n'est que symboliquement. Les prostituées, elles, peuvent même le payer de leur propre vie. Mais les hommes? Non seulement n'y a-t-il pas de dévalorisation de la condition masculine du fait que bon nombre d'entre eux achètent des services sexuels, les hommes sont, comme clients, moins susceptibles d'être tenus responsables de cette marchandisation. C'est une profonde injustice.

Avis à la Cour Suprême qui ne manquera pas de s'y pencher à son tour: si la sécurité des « filles de rues » vous intéresse, il faut commencer par culpabiliser les vrais coupables, pimps, proxénètes et innombrables clients qui profitent de la prostitution sans en payer les frais. Sans quoi, le plus vieux métier du monde demeurera une autre traite d'esclaves, tout, sauf un commerce « heureux » entre les sexes.