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Et si le docteur Barrette pensait vraiment en chef d'entreprise?

22/09/2015 10:42 EDT | Actualisé 22/09/2016 05:12 EDT

Au début du mois, TVA annonçait en exclusivité de nouvelles coupes en santé à la hauteur de 450 millions de dollars d'ici le 1er avril 2016.

Gaétan Barrette, avec l'accord de Philippe Couillard, tente de sauver l'argent des contribuables en «optimisant le système», un terme qui rappelle énormément les objectifs de rendement d'entreprises privées.

Pourtant, s'il voulait vraiment se comporter en PDG, le ministre de la Santé suivrait les idées de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

En effet, la FMOQ, plutôt que de prôner le système archaïque de la carotte et du bâton, préfère miser sur une stratégie inspiré de la méthode Toyota: l'accès adapté.

L'accès adapté, développé dans les dernières années et présentement en essai dans plusieurs unités de médecine familiale (UMF) de la province, est une nouvelle manière de pratiquer la médecine familiale de bureau. Il s'agit donc d'un remaniement de l'accès au système de santé de première ligne, qui emballe de plus en plus les docteurs québécois... et qui devrait également réjouir le gouvernement et le public.

L'accès adapté remet principalement en question le suivi systématisé des patients. En pratique, le médecin établit d'abord le nombre de patients qu'il peut accueillir en fonction de ses disponibilités de bureau (plusieurs médecins font aussi de l'urgence, de l'obstétrique, de l'hospitalisation) et de la nature de ses patients (certains demanderont des visites plus longues et plus fréquentes car ils souffrent de maladies complexes et invalidantes, par exemple). Il s'agit d'une équation facile, qui équilibre la disponibilité des médecins et leur accessibilité pour les patients.

On estime qu'un patient moyen demandera environ une rencontre par année, pour un problème aigu comme une entorse ou une sinusite, par exemple. Le médecin en profitera alors pour faire les tests relatifs à l'examen médical périodique classique: pour les patientes plus âgées, on effectuera la mammographie de dépistage; pour les diabétiques, la prise de sang pour évaluer le contrôle de la maladie avec l'hémoglobine glyquée; et tous les autres tests d'un check-up médical régulier. Cela demandera une rencontre d'un peu plus de 10 minutes, mais cela permet de sauver énormément de temps à long terme, puisqu'on élimine les rendez-vous standardisés de suivi de personnes en santé.

Lors de la rencontre, le docteur diagnostique la maladie ou le problème aigu et propose un plan de traitement. Mais, et c'est là un changement majeur, il ne prévoira pas automatiquement de rencontre de suivi quelques semaines plus tard pour constater l'amélioration clinique. S'ils sont nécessaires, les tests et autres imageries de contrôle seront faites puis envoyées au médecin traitant, qui les regardera seul et ne recontactera le patient que si un problème est constaté. De la même manière, le patient sera invité à revenir consulter s'il ne voit pas d'amélioration, si son état empire, ou seulement si certains red flags (des symptômes inquiétants, signifiant souvent une maladie plus grave) apparaissent.

Il est certain que l'accès adapté demande une plus grande responsabilisation du patient, qui doit décider lui-même de consulter lorsque ça ne va pas; et, de la même manière, il s'assurera de faire lui-même les suivis de mise dans le cas de maladies chroniques comme l'hypertension artérielle ou le diabète, pour déceler un traitement sous-optimal. Comme plusieurs Québécois n'ont pas un bon niveau de littératie en santé, le médecin doit évidemment s'assurer de conserver une partie de son lot de patients en suivi traditionnel. Selon l'expérience vécue à l'UMF de Baie-Comeau*, par exemple, il s'agira d'environ 10 à 30% des patients d'un médecin de famille faisant surtout de la pratique en bureau.

Parallèlement, l'accès adapté revisite le rôle omnipotent du médecin de famille. Dans les UMF, le rôle des secrétaires (et leur formation) est grandement augmenté: elles sont formées pour diriger les patients vers les meilleures ressources, et pour contacter rapidement le médecin lorsque certains symptômes sont mentionnés. Des infirmières praticiennes spécialisées prennent aussi leur place dans l'équipe, pour faire des suivis personnalisés par téléphone plus souvent que ne pourraient le faire les médecins, par exemple.

Au final, l'accès adapté permet de traiter des problèmes aigus en cabinet de médecine familiale, en donnant des rendez-vous aux patients dans la semaine même de leur appel. Les médecins de famille peuvent de nouveau traiter au bureau des maladies aiguës, et non plus simplement effectuer les visites de suivi.

Terminées, les listes d'attente de trois mois. Les médecins sont heureux de pouvoir régler les problèmes directement, l'efficacité de tout le système est améliorée, et la satisfaction des patients grimpe en flèche.

L'université Laval est en train d'étudier le tout pour confirmer et recenser ces améliorations factuelles, mais dans les UMF où l'accès adapté a été implanté, on a déjà remarqué que les docteurs pouvaient presque systématiquement accueillir plus de patients au sein de leur pratique.

Dr Barrette, bien que l'accès à la conférence explicative de la FMOQ du 24 et 25 septembre prochain à Québec soit réservé prioritairement aux médecins de famille dans les CLSC, je suis persuadée que la Fédération serait plus qu'heureuse de vous y accueillir. Vous pourrez alors constater à quel point le réseau de la santé est inventif et fait tout ce qu'il peut pour garantir sainement un accès pour tous d'ici 2017. Et tout cela, dans un principe de modification volontaire de la pratique, sans imposition de quotas, ni de pénalités, et sans projet de loi pour les menacer.

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* Cet article se base majoritairement sur la formation «Accès adapté 101» donnée par la Dre Marie-Andrée Deschênes à l'UMF de Baie-Comeau, et sur les observations que j'ai pu faire au travers de mon stage en médecine familiale dans ce milieu au courant des dernières semaines.

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