Dans le cadre du débat sur la souveraineté et les options de la «gauche » et de la «droite», je voudrais soumettre un autre point de vue, critique celui-là, concernant le soutien du mouvement conservateur québécois à la souveraineté du Québec.
Je porte à votre attention le fait qu'il existe aussi un nationalisme de gauche au Québec qui, tout en étant souverainiste, s'oppose à une conception nationaliste, conservatrice et souverainiste québécoise.
La conception de la nation comme communauté historique s'oppose à la conception de la nation comme communauté politique. Ce débat remonte à la célèbre opposition entre deux philosophes, Herder et Kant, il y a quelques siècles de cela. Cette opposition est encore aujourd'hui au cœur du débat entre la droite et la gauche en ce qui concerne le destin de la nation. En fait, le débat entre ces conceptions de la nation résume celui entre la tradition romantique et la tradition rationnelle en philosophie politique.
À l'origine, la tradition romantique sur laquelle repose la vision conservatrice relève d'une critique irrationnelle de la conception rationnelle libérale de la nation. Il est vrai que la conception libérale de la nation peut être fondée sur une fiction juridique désincarnée. Or, la conception romantique, voire conservatrice, de la nation n'est guère mieux. Elle fait de la nation une communauté tributaire d'une vision mythologique susceptible de produire un fort sentiment d'appartenance, certes, mais aussi capable de gommer la réalité: le passé devient ici l'objet d'une interprétation sélective voir ésotérique. Ce n'est pas le passé tel qu'il a été qui importe que celui que l'on voudrait qu'il eût été. Or, pour la gauche, ni la conception libérale, ni la conception romantique ne sont satisfaisantes si elles excluent les luttes sociales de l'histoire.
Il est devenu à la mode chez certains historiens conservateurs québécois de refaire une interprétation du passé. Ainsi la Grande noirceur, un terme servant à désigner la période avant 1960 au Québec, n'aurait pas été un moment si obscur qu'on le dit. Cette nouvelle lecture de la réalité passée vise à réhabiliter des mouvements et des institutions réactionnaires en laissant croire que le conservatisme peut être progressiste. En agissant en ce sens, les historiens conservateurs passent sous silence le fait que l'histoire du Québec fut aussi le fait d'un mouvement laïque, libéral, républicain, syndical, ouvrier, de luttes pour la démocratie, l'égalité des citoyens, la liberté individuelle ou la justice sociale à partir duquel les forces conservatrices durent constamment tenir compte.
Quand je dis que le point de vue romantique duquel procède le conservatisme québécois tend à interpréter le passé en occultant les faits, je prendrai pour exemple le rôle de l'Église devenu un acteur héroïque se chargeant uniquement de porter soins au nécessiteux, de défendre la foi et la langue, prodiguant l'éducation au peuple et construisant « les monuments les plus grandioses de notre patrimoine»...
J'ai une autre interprétation moins noble des faits historiques appuyée sur des recherches moins émotives. Il faut dire et savoir, d'abord, que l'Église, particulièrement celle de Rome, a une position de méfiance à l'égard de tous les nationalismes. C'est elle qui a chapeauté l'institution catholique chez nous. Rappelons-nous que la lutte menée par le général Garibaldi pour unifier la nation italienne a rencontré de vives résistances de la part du Vatican ; on a même recruté au Québec des volontaires au sein des zouaves pontificaux, qui allaient devoir combattre les troupes républicaines italiennes. De plus, pendant que les communautés catholiques francophones s'anglicisaient en dehors du Québec, l'Église de Rome prenait le parti des évêques catholiques anglophones irlandais.
L'époque « glorieuse » de la résistance à l'assimilation avec comme chef de file l'Église dont parlent les conservateurs québécois est définie par l'historiographie comme celle de la «Survivance». Le repli de la collectivité québécoise de l'époque duquel elle procède s'explique par la défaite politique et militaire des patriotes en 1838 ; qui est l'échec aussi, faut-il le savoir, d'un projet républicain et libéral visant à moderniser la nation. Depuis l'Acte de Québec, en 1774, l'Église catholique, dominée en terre protestante, a continué à assurer sa propre survie au prix de l'aliénation nationale des francophones exclus pour de bon des institutions et des activités économiques et scientifiques au profit de l'Empire colonial britannique et de sa classe capitaliste. Voilà une autre interprétation certes plus critique, mais qui situe mieux le rôle global de cette institution chez les francophones en 300 ans. Je ne dis pas que la religion ne peut pas être révolutionnaire. L'institution catholique canadienne-française ne l'était pas. Voilà des faits plus complets.
En conséquence, faute de développement, faute d'une pensée du développement chez l'élite politico-religieuse francophone, nous, au Québec, avons perdu 1,5 million d'habitants entre 1850 et 1930, pour la plupart partis travailler dans les usines de la Nouvelle-Angleterre. Je ne parlerai pas davantage de l'absence d'une intervention gouvernementale en matière d'éducation, de lutte à la pauvreté, déjà entreprise depuis belle lurette en Europe et même aux États-Unis durant les années 1930. Quel grand héritage!
Avant la «Révolution tranquille», le Québec est même devenu un objet de curiosité des sociologues et des anthropologues américains. Le jugement est radical. Pour eux, «the province rule by the priest» est un «pays» attardé se refusant à changer et à se moderniser. Pour reprendre les mots d'Everett Hughes, professeur à l'université de Chicago, le Québec est un « pays » dont les valeurs sont anachroniques par rapport à la réalité d'un monde industrialisé (voir son ouvrage classique dans le domaine : French Canada in Transition: 1943).
J'aurais du mal à associer les noms de Lévesque, Bourgeault et Miron à cet héritage.
Voilà pour le passé.
Maintenant, concluons avec le présent. Considérant par exemple le rôle de l'État, les conservateurs québécois souverainistes ou non ne remettent pas en cause sa présence, mais visent «plutôt à redéfinir son rôle». Encore une fois, il s'agit d'une nouvelle interprétation, car les conservateurs par le passé étaient contre l'intervention de l'État; cette interprétation renouvelée trouve sa source dans la limite, elle-même contradictoire, entre les aspirations fantasmatiques des conservateurs québécois d'aujourd'hui essentiellement issues de la petite bourgeoisie et les limites à la croissance, par elle-même, d'une classe bourgeoise québécoise qui a besoin pour grandir de l'aide étatique sur le plan strictement économique. Que devrait faire l'État alors exclu du champ social? Laissez à la famille, à la communauté et à la paroisse le soin de s'occuper des nécessiteux? Tout à fait!
Les conservateurs québécois manquent de réalisme. Il manque aussi à ces derniers un cadre théorique critique pour comprendre la réalité québécoise. En fait, ne pouvant saisir la réalité sociale en termes de classes sociales, de rapport de pouvoir, de luttes au sein même de la nation, la voie conservatrice est une voie néolibérale qui s'ignore. Afin de réaliser l'indépendance du Québec, elle est toutefois une voie sans issue. Et c'est là l'essentiel.
Comme nous venons de le dire, la bourgeoisie (et la petite bourgeoisie québécoise) a absolument besoin de l'État pour les soutenir (exemple avec l'achat par Quebecor de Videotron). Or le drame des nationalistes conservateurs souverainistes cherchant désespérément un appui de «leur» bourgeoisie est, précisément, que cette dernière n'a aucune conscience nationale. Et nous n'en sommes pas à un paradoxe près. La frange conservatrice souverainiste correspond aux représentations politiques d'une fraction de la nouvelle petite bourgeoisie d'État dont l'idéologie vise, paradoxalement, à la privatisation d'une partie des services publics. Ainsi, une ville de fonctionnaires comme la ville de Québec (plutôt conservatrice) aurait tout intérêt à devenir une véritable capitale nationale et s'éloigner d'un modèle favorable à la mainmise de nos avoirs collectifs par quelques petits entrepreneurs locaux. Ce n'est pourtant pas le cas.
Le conservatisme-souverainisme s'oppose ainsi sans le savoir aux intérêts de « son » peuple et de sa «classe». Par ailleurs, le conservatisme en général, depuis la Conquête britannique chez nous, se comprend uniquement dans une logique de dominés sur le plan politique. Ainsi, le couple conservatisme-souverainiste ne représentante qu'une variante marginale du mouvement souverainiste, d'une part, et du mouvement conservateur, d'autre part.
Nous ne sommes plus à l'époque de Georges Washington et des révolutions nationales, libérales et bourgeoises du milieu du 19e siècle. Dès que la classe capitaliste québécoise se développe, elle vise le marché canadien et américain et perd ainsi le peu d'identité nationale qu'elle avait. Trop petite pour exister par ses propres moyens, elle est condamnée à vivre dans l'ombre de grandes entreprises multinationales ou être à la remorque d'un État provincial qu'elle dénonce par ailleurs parce que «trop» interventionniste en matières sociales. Or, ce n'est pas pour seulement pour soigner les nécessiteux que l'intervention de l'État est nécessaire, ni pour seulement aider une classe à l'accumulation d'un capital sur une base régionale; c'est parce que, ni la vieille organisation paroissiale, ni les «forces du marché» n'arrivent à répondre aux impératifs scientifiques, technologiques qui concernent les intérêts de la majorité des Québécois.
La conclusion est pourtant simple: jamais la classe capitaliste québécoise ou francophone n'a appuyé le projet souverainiste québécois! Jamais le mouvement conservateur n'a voulu remettre en question le lien fédéral! C'est ce que les conservateurs souverainistes ultras minoritaires chez les forces souverainistes ne comprennent pas.
Les conservateurs et les capitalistes québécois sont objectivement des alliés du statu quo (avec quelques arrangements possibles sur le plan de l'autonomie culturelle). La vaste majorité des conservateurs ne veulent pas la souveraineté. La vaste majorité des capitalistes, à la recherche de nouveaux marchés au Canada et aux États-Unis, ne peuvent pas appuyer la souveraineté. Par conséquent, le mouvement souverainiste est voué à être de gauche ou social-démocrate. Voilà finalement pourquoi, en fait, il est logiquement impossible d'être conservateur et souverainiste au Québec. Une telle association relève de l'utopie.
À VOIR AUSSI
La droite et la gauche n'existe pas dans une famille solidaire. C'est une tare génétique héréditaire transmise par la pensée atrophiée des nations bipolaires qui s'ignorent. C'est un fléau si l'on considère l'aveuglement de la partisanerie qui évacue le sens commun par une forme réinventée de la religiosité politique des bigots et des larbins. Avec ou sans déification de nos doctes.
Mon frère (ou soeur).. fut-il noir, anglophone, homosexuel, jeune, vieux, juif ou simplement polyglotte peut et pourra encore me taper sur les nerfs sans que la famille n'éclate. Je peux vivre en français de la même manière avec dignité et sans acrimonie visant à imposer ma grammaire cultivée à tous. Pour quand un Québec équilibré et assez mature pour arriver à gérer ses déséquilibres. Un Québec conscient de ses paradoxes qui arrêterait de se découvrir des bourreaux.
Je ne vais pas en faire une démonstration mais illustrer mon propos par une partie de ma biographie de militant politique. Bien avant le Parti Québécois, voire le RIN, il y eut l'Alliance Laurentienne de Raymond Barbeau. J'ai présidé l'aile jeunesse de ce mouvement assez longtemps pour me rendre compte que nous étions dans le prolongement direct d'un souverainisme latent qui sévissait depuis toujours dans le clergé, Lionel-Groulx et bien d'autres, et chez une multitude d'intellectuels.
Il est facile de stigmatiser ces mouvements en les qualifiant de " droite " alors qu'à l'époque, nous étions considérés comme dérangeants et proches des beatniks et des existentialistes.
Peut-être qu'une formation d'historien vous aiderait, cher Monsieur Cloutier, à relativiser vos interprétations, ou mieux, à les situer dans un temps et une histoire que vous occultez au profit d'explications formelles qui ne tiennent pas la route .
De toute façon, tout votre argumentaire ne vise qu'à arriver à cette conclusion : " Afin de réaliser l'indépendance du Québec, elle ( la droite sans doute _ est toutefois une voie sans issue. Et c'est là l'essentiel..." Car c'est cela que vous voulez démontrer mais vous échouez .
Il est toujours pertinent de répéter cette petite phrase de Falardeau, qu'un intervenant à ce forum a, justement, cité, soit : " « Avant de se demander si il faut aller à droite ou à gauche, il faut commencer par avancer. »
Ceci dit, je trouve de plus en plus que la démocratie se résume a faire toute une histoire sur le choix entre "coke" et "pepsi". Gauche? Droite? Souverainiste? Conservateur? Libéral? Démocrate?
Aucun parti qui existe présentement au Canada ou au Quebec est vraiment quoi que ce soit d'autre que des power "hungry hungry hippo" qui jappent tout le temps contre tout. Les électeurs pensent même plus non plus. Tout le monde est noir méchant sauf un seul parti blanc sanctifié dans leur coeur et la raison n'existe plus du tout.
On en est rendu après tout dans un temps ou plusieurs partisant vont critiquer la décision d'un parti même quand il sont en accord, en disant que le partis a trahis "ceux qui sont en désaccord".
Comment courtiser un vote maintenant si essayer de faire plaisir n'est vu que comme une trahison? J'ai bien l'impression que la démocratie est pas mal fini et que la plupart des gens veulent simplement complètement écraser les opinions qui divergent - que ces opinions disparaissent a jamais et rapidement.
- Pierre Falardeau
La souveraineté n'est qu'un moyen pour parvenir à la décentralisation qui est le mode de gestion le plus efficace.
Ex: La Suède a un système de santé décentralisé, très efficace (taux de mortalité infantile le plus bas) et moins coûteux (cf. % of government revenue spent on health). Les comtés et les villes gèrent la santé.
http://en.wikipedia.org/wiki/Healthcare_in_Sweden
http://en.wikipedia.org/wiki/Health_care_compared#International_comparisons
La fédération, imposée et non votée, a été conçue dès le départ pour être le plus centralisé possible pour faire face à la révolte des colons américains: c'est une structure coloniale périmée et inefficace.
Au contraire, cette lecture vise à libérer le Québec du mythe oppressant de la Révolution tranquille.
En fait, je crois que s'il y a eu une grande noirceur, ce furent les années Bouchard-Charest, symbole d'un Québec individualiste et paresseux, héritage d'une pseudo-élite de soixante-huitards sans compas moral.
Par ailleurs, vous affirmez que «la bourgeoisie québécoise a absolument besoin de l'État pour la soutenir». Et alors? On pourrait en dire autant des chaebols de Corée du Sud, qui ont permis à ce pays de prendre une place prépondérante sur la scène économique. Le Québec Inc. a été une phase importante dans l'histoire économique du Québec. (Attention cependant de ne pas confondre le partenaire de l'État des années 80 avec le grand banditisme en PPP des années 2000, prédateur de l'État. Il y a bien évidemment un ménage à faire de ce côté.)
Votre conclusion est complètement absurde: «Le mouvement souverainiste est voué à être de gauche». La gauche et la droite sont des concepts abstraits qui enferment le peuple dans un carcan dualiste pour mieux le contrôler.
En tout cas ce n'est pas avec Québec solidaire (tendance marxiste, anti-nationaliste) et les ti-counes néo-trudeauïstes du NPD que le Québec va avancer d'un iota.
Vous faites un bel étalage d'érudition, mais Mathieu Bock-Côté est plus cohérent sur le fond.
Excellente phrase!
Je me permets de vous l'emprunter, c'est vraiment ridicule le nombre personne avec un secondaire 3 qui ce pense expert en politique après avoir appris ces concepts en écoutant Radio X.
Meilleur moyens d'économiser en bureaucratie et d'être plus efficace: Scrapper un palier de gouvernement qui travaillent contre nos intérêts avec notre argent.
Je suis en désaccord avec l'auteur qui affirme ‘’La vaste majorité des capitalistes, à la recherche de nouveaux marchés au Canada et aux États-Unis, ne peuvent pas appuyer la souveraineté ''
En réalité : La vaste majorité des capitalistes ne peuvent pas appuyer la souveraineté car ils ont été historiquement subventionné par le fédéral et sont corrompus. Ex: Bombardier et Power corp
Un Québec indépendant sera la 5ième partenaire commerciale des États-Unis avec des échanges de plus de 125 milliards$ annuellement. Vous pensez que les Américains vont cracher là-dessus?
Il n’y a aucun argument qui permet d’affirmer que le fédéralisme favorise le commerce international. Le commerce est global maintenant.
Les idéologues de gauche ou de droite et tous les pseudo-indépendantistes ne vivent que dans le régime actuel. Ils prétendent vouloir le transformer seulement par l'échafaudage de projets de société ou de broutilles telle l'abolition du poste de Lieutenant-gouverneur.
Quant à la pléthore de partis politiques dits souverainistes et la prolifération des mouvements dits indépendantistes qui ne s'entendent ni sur la substance de l'indépendance ni sur les moyens de la réaliser font en sorte que le Québec se trouve à la remorque de la gouvernance souverainiste. Voici ma position :
L’INDÉPENDANCE ET L’INTERDÉPENDANCE DU QUÉBEC. La part de l’Histoire. La part de la Décision. http://www.vigile.net/L-INDEPENDANCE-ET-L
Bruno Deshaies