Fernand Cloutier

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Souverainiste et conservateur: un paradoxe insoluble

Publication: 27/02/2013 15:41

Dans le cadre du débat sur la souveraineté et les options de la «gauche » et de la «droite», je voudrais soumettre un autre point de vue, critique celui-là, concernant le soutien du mouvement conservateur québécois à la souveraineté du Québec.

Je porte à votre attention le fait qu'il existe aussi un nationalisme de gauche au Québec qui, tout en étant souverainiste, s'oppose à une conception nationaliste, conservatrice et souverainiste québécoise.

La conception de la nation comme communauté historique s'oppose à la conception de la nation comme communauté politique. Ce débat remonte à la célèbre opposition entre deux philosophes, Herder et Kant, il y a quelques siècles de cela. Cette opposition est encore aujourd'hui au cœur du débat entre la droite et la gauche en ce qui concerne le destin de la nation. En fait, le débat entre ces conceptions de la nation résume celui entre la tradition romantique et la tradition rationnelle en philosophie politique.

À l'origine, la tradition romantique sur laquelle repose la vision conservatrice relève d'une critique irrationnelle de la conception rationnelle libérale de la nation. Il est vrai que la conception libérale de la nation peut être fondée sur une fiction juridique désincarnée. Or, la conception romantique, voire conservatrice, de la nation n'est guère mieux. Elle fait de la nation une communauté tributaire d'une vision mythologique susceptible de produire un fort sentiment d'appartenance, certes, mais aussi capable de gommer la réalité: le passé devient ici l'objet d'une interprétation sélective voir ésotérique. Ce n'est pas le passé tel qu'il a été qui importe que celui que l'on voudrait qu'il eût été. Or, pour la gauche, ni la conception libérale, ni la conception romantique ne sont satisfaisantes si elles excluent les luttes sociales de l'histoire.

Il est devenu à la mode chez certains historiens conservateurs québécois de refaire une interprétation du passé. Ainsi la Grande noirceur, un terme servant à désigner la période avant 1960 au Québec, n'aurait pas été un moment si obscur qu'on le dit. Cette nouvelle lecture de la réalité passée vise à réhabiliter des mouvements et des institutions réactionnaires en laissant croire que le conservatisme peut être progressiste. En agissant en ce sens, les historiens conservateurs passent sous silence le fait que l'histoire du Québec fut aussi le fait d'un mouvement laïque, libéral, républicain, syndical, ouvrier, de luttes pour la démocratie, l'égalité des citoyens, la liberté individuelle ou la justice sociale à partir duquel les forces conservatrices durent constamment tenir compte.
Quand je dis que le point de vue romantique duquel procède le conservatisme québécois tend à interpréter le passé en occultant les faits, je prendrai pour exemple le rôle de l'Église devenu un acteur héroïque se chargeant uniquement de porter soins au nécessiteux, de défendre la foi et la langue, prodiguant l'éducation au peuple et construisant « les monuments les plus grandioses de notre patrimoine»...

J'ai une autre interprétation moins noble des faits historiques appuyée sur des recherches moins émotives. Il faut dire et savoir, d'abord, que l'Église, particulièrement celle de Rome, a une position de méfiance à l'égard de tous les nationalismes. C'est elle qui a chapeauté l'institution catholique chez nous. Rappelons-nous que la lutte menée par le général Garibaldi pour unifier la nation italienne a rencontré de vives résistances de la part du Vatican ; on a même recruté au Québec des volontaires au sein des zouaves pontificaux, qui allaient devoir combattre les troupes républicaines italiennes. De plus, pendant que les communautés catholiques francophones s'anglicisaient en dehors du Québec, l'Église de Rome prenait le parti des évêques catholiques anglophones irlandais.

L'époque « glorieuse » de la résistance à l'assimilation avec comme chef de file l'Église dont parlent les conservateurs québécois est définie par l'historiographie comme celle de la «Survivance». Le repli de la collectivité québécoise de l'époque duquel elle procède s'explique par la défaite politique et militaire des patriotes en 1838 ; qui est l'échec aussi, faut-il le savoir, d'un projet républicain et libéral visant à moderniser la nation. Depuis l'Acte de Québec, en 1774, l'Église catholique, dominée en terre protestante, a continué à assurer sa propre survie au prix de l'aliénation nationale des francophones exclus pour de bon des institutions et des activités économiques et scientifiques au profit de l'Empire colonial britannique et de sa classe capitaliste. Voilà une autre interprétation certes plus critique, mais qui situe mieux le rôle global de cette institution chez les francophones en 300 ans. Je ne dis pas que la religion ne peut pas être révolutionnaire. L'institution catholique canadienne-française ne l'était pas. Voilà des faits plus complets.

En conséquence, faute de développement, faute d'une pensée du développement chez l'élite politico-religieuse francophone, nous, au Québec, avons perdu 1,5 million d'habitants entre 1850 et 1930, pour la plupart partis travailler dans les usines de la Nouvelle-Angleterre. Je ne parlerai pas davantage de l'absence d'une intervention gouvernementale en matière d'éducation, de lutte à la pauvreté, déjà entreprise depuis belle lurette en Europe et même aux États-Unis durant les années 1930. Quel grand héritage!

Avant la «Révolution tranquille», le Québec est même devenu un objet de curiosité des sociologues et des anthropologues américains. Le jugement est radical. Pour eux, «the province rule by the priest» est un «pays» attardé se refusant à changer et à se moderniser. Pour reprendre les mots d'Everett Hughes, professeur à l'université de Chicago, le Québec est un « pays » dont les valeurs sont anachroniques par rapport à la réalité d'un monde industrialisé (voir son ouvrage classique dans le domaine : French Canada in Transition: 1943).

J'aurais du mal à associer les noms de Lévesque, Bourgeault et Miron à cet héritage.
Voilà pour le passé.

Maintenant, concluons avec le présent. Considérant par exemple le rôle de l'État, les conservateurs québécois souverainistes ou non ne remettent pas en cause sa présence, mais visent «plutôt à redéfinir son rôle». Encore une fois, il s'agit d'une nouvelle interprétation, car les conservateurs par le passé étaient contre l'intervention de l'État; cette interprétation renouvelée trouve sa source dans la limite, elle-même contradictoire, entre les aspirations fantasmatiques des conservateurs québécois d'aujourd'hui essentiellement issues de la petite bourgeoisie et les limites à la croissance, par elle-même, d'une classe bourgeoise québécoise qui a besoin pour grandir de l'aide étatique sur le plan strictement économique. Que devrait faire l'État alors exclu du champ social? Laissez à la famille, à la communauté et à la paroisse le soin de s'occuper des nécessiteux? Tout à fait!

Les conservateurs québécois manquent de réalisme. Il manque aussi à ces derniers un cadre théorique critique pour comprendre la réalité québécoise. En fait, ne pouvant saisir la réalité sociale en termes de classes sociales, de rapport de pouvoir, de luttes au sein même de la nation, la voie conservatrice est une voie néolibérale qui s'ignore. Afin de réaliser l'indépendance du Québec, elle est toutefois une voie sans issue. Et c'est là l'essentiel.

Comme nous venons de le dire, la bourgeoisie (et la petite bourgeoisie québécoise) a absolument besoin de l'État pour les soutenir (exemple avec l'achat par Quebecor de Videotron). Or le drame des nationalistes conservateurs souverainistes cherchant désespérément un appui de «leur» bourgeoisie est, précisément, que cette dernière n'a aucune conscience nationale. Et nous n'en sommes pas à un paradoxe près. La frange conservatrice souverainiste correspond aux représentations politiques d'une fraction de la nouvelle petite bourgeoisie d'État dont l'idéologie vise, paradoxalement, à la privatisation d'une partie des services publics. Ainsi, une ville de fonctionnaires comme la ville de Québec (plutôt conservatrice) aurait tout intérêt à devenir une véritable capitale nationale et s'éloigner d'un modèle favorable à la mainmise de nos avoirs collectifs par quelques petits entrepreneurs locaux. Ce n'est pourtant pas le cas.

Le conservatisme-souverainisme s'oppose ainsi sans le savoir aux intérêts de « son » peuple et de sa «classe». Par ailleurs, le conservatisme en général, depuis la Conquête britannique chez nous, se comprend uniquement dans une logique de dominés sur le plan politique. Ainsi, le couple conservatisme-souverainiste ne représentante qu'une variante marginale du mouvement souverainiste, d'une part, et du mouvement conservateur, d'autre part.

Nous ne sommes plus à l'époque de Georges Washington et des révolutions nationales, libérales et bourgeoises du milieu du 19e siècle. Dès que la classe capitaliste québécoise se développe, elle vise le marché canadien et américain et perd ainsi le peu d'identité nationale qu'elle avait. Trop petite pour exister par ses propres moyens, elle est condamnée à vivre dans l'ombre de grandes entreprises multinationales ou être à la remorque d'un État provincial qu'elle dénonce par ailleurs parce que «trop» interventionniste en matières sociales. Or, ce n'est pas pour seulement pour soigner les nécessiteux que l'intervention de l'État est nécessaire, ni pour seulement aider une classe à l'accumulation d'un capital sur une base régionale; c'est parce que, ni la vieille organisation paroissiale, ni les «forces du marché» n'arrivent à répondre aux impératifs scientifiques, technologiques qui concernent les intérêts de la majorité des Québécois.

La conclusion est pourtant simple: jamais la classe capitaliste québécoise ou francophone n'a appuyé le projet souverainiste québécois! Jamais le mouvement conservateur n'a voulu remettre en question le lien fédéral! C'est ce que les conservateurs souverainistes ultras minoritaires chez les forces souverainistes ne comprennent pas.

Les conservateurs et les capitalistes québécois sont objectivement des alliés du statu quo (avec quelques arrangements possibles sur le plan de l'autonomie culturelle). La vaste majorité des conservateurs ne veulent pas la souveraineté. La vaste majorité des capitalistes, à la recherche de nouveaux marchés au Canada et aux États-Unis, ne peuvent pas appuyer la souveraineté. Par conséquent, le mouvement souverainiste est voué à être de gauche ou social-démocrate. Voilà finalement pourquoi, en fait, il est logiquement impossible d'être conservateur et souverainiste au Québec. Une telle association relève de l'utopie.

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